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De 1959 à 2015, retour sur les découpages régionaux du Maroc

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TERRITOIRES - Entre 1959 et 2015, le Maroc a longuement construit et affiné son organisation territoriale. L'évolution de la notion de "région" s'est faite au gré des approches, des objectifs et des rôles qui ont été attribués à cette dernière par les pouvoirs publics. Retour sur les principales étapes de l'histoire de la région au Maroc.

1959, l'héritage du Protectorat

découpage de 1956

Au lendemain de son indépendance, en 1956, le Maroc hérite des territoires administratifs établis par le Protectorat. D'avantage conçu comme structure d'administration et de contrôle qui, à partir de bases littorales, s'articule et s'étend en direction de l'intérieur du pays, circonscrivant le développement au "Maroc utile" (celui de la côte et des plaines), à l'opposé d'un "Maroc inutile" (le reste du territoire) marginalisé - entre autres dualités qui, aujourd'hui encore, ou représentent une réalité spatiale ou sont encore présentes dans l'imaginaire collectif, tel que l'opposition entre blad siba et blad el Makhzen- le maillage administratif centralisateur et puissant hérité du Protectorat a servi de base aux autorités marocaines pour consolider leur maîtrise de l'espace.

Mais le territoire tel que conçu, puis délimité par les colons, a tôt révélé son incompatibilité avec les objectifs de développement que s'est assigné l'Etat marocain. Or, "la volonté de mettre en place un Etat moderne a relégué au second plan la question de la régionalisation, laissant la place à une organisation basée sur les provinces et les communes comme principales unités administratives et territoriales", note le journaliste Samir Hilale dans un article consacré au sujet. En 1959, le dahir N° 1-59-351 relatif à la division territoriale du royaume répartit le territoire national en 16 provinces et deux préfectures, avant d’être complété par le dahir de 1960 relatif à l’organisation communale et portant création des communes urbaines et rurales.

Malgré ces réaménagements opérés par les pouvoirs publics dans le but d'équilibrer une organisation spatiale héritée du Protectorat, la persistance des disparités régionales rendra impérative l'adoption d'un nouveau découpage.

1971, la régionalisation économique

découpage de 1971

Ce sera chose faite avec le découpage de 1971. Ce dernier marque l'apparition de la notion de la région dans l’organisation territoriale du royaume. Cette année, le Maroc se dote d'un découpage qui créé 7 régions. La rupture du découpage de 1971 avec les découpages coloniaux s'y manifeste autant dans la volonté --annoncée mais non concrétisée-- de minorer le poids de la géographie physique (qui était le principal référent des premiers découpages coloniaux), que dans la doctrine de développement autocentré qu'il souhaitait servir. Tributaire de la conception qu'avaient les pouvoirs publics de l'époque des rôles que pourra jouer la région, celle-ci a été définie, en 1971, comme "un ensemble de provinces qui, sur les plans tant géographique, qu’économique et social entretiennent ou sont susceptibles d’entretenir des relations de nature à stimuler leur développement, et de ce fait, justifient un aménagement d’ensemble", et ne sera qu'un "cadre d’action économique dans lequel des études seront entreprises et des programmes réalisés en vue d’un développement harmonieux et d’équilibre des différentes parties du royaume". En somme, pour les décideurs, la région est une simple addition de provinces qui a vocation à être un cadre de déploiement de plans de développement économique. 7 régions économiques seront créées, et identifiés par une toponymie cardinale (région du Nord-ouest, région du Centre-Nord, région de Oriental, etc.) qui avait pour but de "neutraliser essentiellement le développement économique régional de toute forme d’interprétation politique ou ethnique", notent Said Boujrouf et Elmostafa Hassani dans un article consacré au sujet, mais aussi de "masquer l’aspect hétéroclite et l’incohérence de ces régions créées de toute pièce, loin de toute complémentarité territoriale ou d’homogénéité géographique", selon les deux chercheurs.

En effet, l'expérience de 1971 se solda par un échec du, en partie, aux profondes dysharmonies du découpage, qui ont contribué à creuser le fossé entre régions riches et régions pauvres. La tentative des décideurs de structurer l'espace régional autour de grands pôles et d'agglomérations, parfois au-delà de la zone de rayonnement desdits pôles, afin de corriger les déséquilibres en matière de développement; le souci tous azimuts d'ouvrir les régions sur la mer (6 régions sur 7 avaient un accès maritime), en créant de larges couloirs inopinés; autant de choix qui ont contribué à l'échec de l'expérience de 1971. Ce découpage, par trop dépersonnalisé par ailleurs, a, ce faisant occulté les spécificités régionales.

1997, la région reconnue comme collectivité territoriale

découpage de 1997

En 1997, un nouveau découpage créant 16 régions est adopté. La région n'est plus un simple cadre spatial neutre destiné au déploiement de plans économiques, mais, depuis la révision constitutionnelle de 1992, puis celle de 1996, reconnue comme collectivité territoriale. Elle est certes dotée de pouvoirs, d'attributions et de compétences, mais ces derniers demeurent limités en raison de la tutelle pesante et complexe de l'administration centrale via les Walis. Les spécificités de chaque région sont reconnues, et les soucis de cohésion et d’homogénéité font leur entrée dans l'arsenal de critères du découpage. En revanche, la loi instituant le nouveau découpage est restée bien vague sur la définition de la notion de "souci de cohésion". La composante humaine des régions, avec ses particularités identitaires et culturelles, est prise en compte, mais déconsidérée et marginalisée au moment du découpage au profit d'autres référents, notamment économique, "ce qui a lourdement compromit l'affirmation de ce processus au niveau de la perception sociologique locale", estime Mohamed Fakihi, dans un article consacré à la question.

La toponymie accompagnant le découpage de 1997 a cherché à mettre en valeur les identités collectives, en attribuant à certaines régions les noms des ensembles tribaux qui y ont vécu (la région de Doukkala-Abda et celle de Gharb-Chrarda-Beni Hassen notamment), dans le but de faire de la région un cadre auquel la totalité des habitants s'identifient.

2015, un découpage pour une régionalisation avancée

découpage de 2015

En dépit de quelques avancées positives, la régionalisation entreprise dans les années 90 n'a pas su apporter une réponse aux changements qui touchent le Maroc: urbanisation galopante accompagnée d'une croissance inégale des régions; exode rural difficile à contenir; émergence d'ONG et de réseaux associatifs locaux dont l'action remédie parfois à l'inaction de l'Etat; mondialisation qui nécessitera l'affirmation de régions compétitives; injonction des organismes internationaux, qui encouragent l'Etat à réduire ses domaines d'intervention. La tutelle pesante de l'Etat sur les régions, le peu de moyens financiers qui leur ont été alloués et la timide décentralisation qui a accompagné le tout ont nécessité une réforme.

Voulu comme l'expression sur le terrain de la régionalisation avancée, le nouveau découpage créé 12 régions au lieu des 16 délimitées lors du découpage de 1997. La Commission consultative pour la régionalisation (CCR), qui a posé les jalons du nouveau découpage, déclarait s’être "appuyée sur le maillage administratif provincial actuel" pour élaborer son découpage, "afin de construire sur l’existant et de profiter de la longue tradition de décentralisation administrative du royaume".

L'autre critère principal sur lequel s'est fondé le découpage est "la notion de proximité qui renvoie à une distance relationnelle, la région devant être un lieu d’identification et un cadre d’implication des acteurs locaux où les citoyens partagent un minimum de repères communs et perçoivent, globalement, un tel espace régional comme pertinent", toujours selon la CCR.

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