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Jusqu'où peuvent aller les relations entre le Maroc et l'Inde?

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MOHAMMED VI NARENDRA MODI
Jusqu'où peuvent aller les relations entre le Maroc et l'Inde? |
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DIPLOMATIE - Début août, le gouvernement indien, par la voix de Vikas Swarup, porte-parole du ministère des Affaires étrangères du pays, a salué la décision du Maroc de retourner à l'Union africaine. La prise de position est en apparence anodine, se confondrait presque avec toutes les déclarations que produit, au quotidien, un ministère des Affaires étrangères, véritable machine à discours. Et pourtant.

Analystes et observateurs n'ont pas manqué de signaler que la prise de position du département des Affaires étrangères indien constitue une manifestation de plus du changement opéré dans la politique africaine de New Delhi. Mais la décision ne fut pas sans ses détracteurs. Comme le note The Times of India, nombre de personnes au sein du département indien des Affaires étrangères abordent la question du Sahara avec la même grille de lecture que celle de Jammu-et-Cachemire, un État du nord de l'Inde, qui jouit d'un statut spécial d’autonomie, garanti par l’article 370 de la Constitution indienne.

"Saluer le retour du Maroc (à l'Union africaine ndlr) pourrait avoir des conséquences sur les relations de l'Inde avec l'Algérie, mais au niveau gouvernemental, on considère que l'Inde devrait soutenir le Maroc", poursuit The Times of India.

Sous l'impulsion de son ancien premier ministre Rajiv Gandhi, l'Inde avait reconnu le Polisario en 1985, ce qui a conduit au gel des relations entre le royaume et l'Inde. En 2000, l'Inde retire sa reconnaissance du Polisario. La réorientation de la politique indienne à l'égard du Maroc a été initiée au début des années 2000, par le gouvernement de l'ex-premier ministre Atal Bihari Vajpayee, et poursuivie par l'actuel premier ministre indien Narendra Modi. "En infléchissant sa politique en 2000, l'Inde a estimé qu'elle a rétabli l'équilibre", note The Times of India.

Le tournant des années 2000

Pendant les années 1950, l’Inde a activement soutenu les mouvements indépendantistes marocain et algérien au sein de l’ONU. Par la suite, l'approche mâtinée d'idéologie anticolonialiste, sensible aux régimes socialistes adoptée par la diplomatie indienne l'a, naturellement, plus rapprochée de l'Algérie que du Maroc.

Au début des années 90 puis 2000, la conjonction de plusieurs facteurs a contribué à changer la donne. D'un côté, la fin de la guerre froide a conduit l'Inde a opérer une "remise en question du non-alignement, qui avait jusqu’alors constitué le cadre privilégié de ses relations avec le monde arabe", et "a conduit New Delhi à regarder d’un œil neuf, et plus critique, la réalité de son rapport avec ce grand ensemble. Les dirigeants indiens ont alors jugé que leur politique pro-arabe avait, de façon générale, été payée de bien peu de retour", note Isabelle Saint-Mézard, maître de conférence en géopolitique de l'Asie à l’Institut Français de Géopolitique de l’Université de Paris 8 dans un article consacré aux nouvelles relations entre l'Inde et les pays du Maghreb.

De l'autre côté, le refroidissement des relations entre le royaume et l'Inde suite la reconnaissance du Polisario par cette dernière, puis l'irruption de la guerre civile en Algérie qui a conduit à un ralentissement des relations bilatérales, en plus de la détérioration des rapports entre l'Inde et la Libye, ont renforcé la conviction des dirigeants indiens de reconsidérer leur politique étrangère vis-à-vis du Maghreb.

Au début des années 2000, donc, l'Inde engage un tournant dans sa politique étrangère vis-à-vis du Maghreb, qui s'est progressivement recomposée "sur une base pragmatique, donnant la priorité aux intérêts économiques et énergétiques indiens", poursuit Isabelle Saint-Mézard. L’Inde et les pays du Maghreb ont relancé leurs relations dans une optique tournée vers la maximisation de leurs intérêts économiques.

Dès lors que la défense des intérêts géoéconomiques et géopolitiques se sont substitués aux principes tiers-mondistes de l’ordre bipolaire, l'Inde a retiré, le 26 juin 2000, sa reconnaissance de la RASD. Et, après avoir longtemps opté pour une configuration privilégiant l'Algérie, le repositionnement de la diplomatie indienne a profité au Maroc.

Des relations loin de leur potentiel

Malgré les évolutions positives, "les relations économiques entre le Maroc et l'Inde sont loin de leur potentiel. Des domaines aussi prometteurs que l'agroalimentaire, l'industrie automobile, l'industrie pharmaceutique, les nouvelles technologies de l'information constituent un gisement d’opportunités de nature à permettre aux deux pays d’élargir leurs intérêts économiques communs sur un axe stratégique, englobant les marchés européens, moyen-orientaux et asiatiques", notait Mohammed Tawfik Mouline, directeur de l'Institut royal des études stratégiques (IRES), lors d'un colloque consacré aux relations Maroc-Inde. Un constat qui reste d'actualité, en dépit des avancées réalisées lors des cinq dernières années.

S'il est difficile de qualifier les relations maroco-indiennes de stratégiques, les deux pays éprouvant "encore des difficultés à les rehausser au stade de partenariat pour des raisons géoéconomiques (les échanges sont dominés par le phosphate et ses dérivés) et géostratégiques (la centralité des problèmes de voisinage dans l’agenda stratégique des deux pays)", estime l'Institut royal des études stratégiques (IRES) dans un rapport dédié à la diversification des alliances stratégiques du Maroc, les relations et les échanges entre les deux pays peuvent être renforcés.

Car si l'Inde a infléchi sa politique étrangère, et oeuvré pour le renforcement de ses relations avec le Maroc, sa position "semble être dictée tant par des considérations politiques qu’économiques; dans le premier cas, ce pays bénéficierait du soutien d’un acteur influent au sein de l'Organisation de la conférence islamique par rapport au conflit du Cachemire", estime l'IRES, qui rappelle que "ce soutien s’est réitéré, par ailleurs, avec l’appui du Maroc à la candidature de l’Inde au siège de membre permanent du Conseil de sécurité".

Sur le plan économique, "l’Inde a besoin du phosphate marocain et de ses dérivés pour appuyer son développement économique et relancer son agriculture dans un pays où la population augmente de 19 millions d’individus par an", poursuit l'Institut. Et sur le plan politique et diplomatique, "le Maroc et l'Inde semblent exprimer le souhait d’une coordination plus étroite tant au niveau des Organisations internationales que des forums mondiaux. Certaines positions diplomatiques indiennes sur la réforme des institutions internationales et sur les négociations commerciales de l’OMC sont d’ailleurs conformes aux positions marocaines".

Des partenariats plus inclusifs avec le continent

De son côté, le Maroc pourrait tirer profit des positions de la diplomatie indienne sur la réforme des institutions internationales - si tel n'est déjà pas le cas - au moment où il se prépare à réintégrer l'Union africaine. Si, auparavant, le Maroc devait âprement batailler et manoeuvrer contre l'UA pour maintenir sa visibilité au niveau continental, son absence des organes de l’Union africaine le contraignant à utiliser d’autres canaux de dialogue, de coopération et d’influence, le retour du Maroc à l'UA pourrait lui offrir l'opportunité de changer les choses de l'intérieur, en mettant à profit son positionnement en Afrique.

Face à une Union africaine qui a oeuvré, sans grand succès, pour imposer la "Formule de Banjul" dans la gestion du volet partenariats de sa politique extérieure, qui limite la représentation africaine au dialogue avec les différents pays souhaitant nouer des partenariats avec le continent aux présidences de l’UA, des Communautés économiques régionales (CERs) et du secrétariat exécutif du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD) - où l'Afrique du Sud joue un rôle démesuré - le Maroc pourra activement militer pour une plus grande inclusion des autres pays africains.

D'autant que la Formule de Banjul, qui a longtemps exclu le Maroc, a fait l'objet de vives critiques pour son manque d'inclusivité. Adoptée lors des précédents sommets Inde-Afrique, la Formule de Banjul a été abandonnée lors du dernier sommet, qui s'est tenu en octobre 2015, et durant lequel l'Inde a invité la totalité des 54 pays du continent. Par ailleurs, le refus de New Delhi d'accéder à la demande de l'UA, qui souhaitait que la RASD proclamée par le Polisario soit invitée au sommet, est significatif quant au désir de l'Inde de construire des relations solides avec le Maroc.

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