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Économie Collaborative: Pourquoi le génie tunisien s'exporte ailleurs?

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De nombreux jeunes tunisiens décident chaque année d'exporter leurs talents à l'étranger.

S'ils sont de plus en plus nombreux à avoir développer leurs projets à l'étranger, certains ont malgré tout choisi de rester en Tunisie. Témoignages.

Des idées à foison

dressing avenue

Mahmoud, jeune tunisien ayant étudié à Paris "Market & Corporate Finance" du programme Grande Ecole est le cofondateur et président de "Dressing Avenue", une startup basée en France suivant le nouveau modèle économique: l'économie collaborative.

Passionné de mode, il eut l'idée de créer son projet "peer to peer" (pair à pair), où femmes et hommes pourront louer vêtements et accessoires haut de gamme, qu'ils achètent généralement pour les grandes occasions, pour ne porter finalement que très rarement.

Alors au lieu de les laisser traîner dans le dressing, l'idée est de les partager entre particuliers, par l'intermédiaire de "Dressing Avenue".

"Après avoir eu mon diplôme, j'ai effectué plusieurs stages dans mon domaine, en tant que Sales/Trader. Mais c'est un métier répétitif, ça ne me convenait plus" explique Mahmoud au HuffPost Tunisie, "j'ai alors décidé de quitter et de lancer mon propre projet, dans un domaine qui me passionne, celui de la mode, et qui à mes yeux, apporte une vraie valeur ajoutée."

jwebi

Asma est quant à elle la cofondatrice de Jwebi, depuis le lancement de cette plateforme collaborative en 2013, avec Bayrem comme associé.

Ayant obtenu sa maitrise à l'IHEC en 2008, elle enchaîne avec un master en sciences du management à E.M Lyon, programme Grande École, avant de travailler ensuite dans des multinationales à Paris et à New York.

Durant son parcours, elle a donc beaucoup voyagé et a souvent été confrontée à un problème, souvent irritant.

Elle devait trouver quelqu'un pour lui ramener un papier en urgence, d'un pays à un autre.

Pour Asma, ce qui est encore plus frustrant, c'est de savoir que plusieurs voyageurs sont en train de faire le trajet dont elle a besoin, et pourrait lui ramener ses papiers, mais sans qu'elle puisse les contacter.

C'est de là que lui est venue l'idée de créer "Jwebi". Une plateforme qui met en relation des voyageurs et des personnes qui souhaitent envoyer ou recevoir des colis, des documents urgents, ou même acheter des produits rares ou moins chers ailleurs.

"Les services classiques sont souvent très chers, mettent du temps et sont peu fiables" explique Asma au HuffPost Tunisie, "alors après plusieurs mauvaises expériences, j'ai décidé de régler ce problème, en mettant en relation les milliers de voyageurs avec de l'espace vide dans leurs valises ou dans leurs sacs, avec des particuliers en galère".

Les transactions se font sur plus de 50 villes du monde, mais les plus fréquentes se font entre l'Europe et le Maghreb. Tunisiens, Français et Marocains sont les nationalités qui ressortent le plus.

Pourquoi pas en Tunisie?

Qu'est ce qui empêche les jeunes entrepreneurs de développer leurs business en Tunisie? Est-ce le climat des affaires? la bureaucratie à outrance? la lenteur administrative? ou peut être que leurs idées ne suivent pas le modèle économique tunisien, à court de modernisation?

Une question se pose naturellement, pourquoi ces jeunes avec tant d'idées fraîches ne viennent participer à l'économie tunisienne, investir dans leur pays?

Le paiement en ligne, pas très populaire

Que ce soit pour Mahmoud ou Asma, leurs sociétés sont domiciliées à Paris. Les raisons de ce choix est différent mais suit une ligne directrice.

Selon Mahmoud, c'est d'abord un problème de méfiance, campée dans la mentalité du consommateur tunisien "Aucune startup ne pourra se développer en Tunisie tant qu'on n'aura pas éduqué le consommateur et qu'on ne l'aura pas obligé à utiliser sa carte pour le paiement en ligne" certifie-t-il avant d'ajouter: "En Tunisie, nous n'avons pas la curiosité de s'ouvrir aux nouvelles choses, on refuse le changement."

L'avis d'Asma n'est pas très différent: "Le Tunisien a encore peur de payer en ligne, c'est vrai, car rien n'est fait pour le rassurer, mais cela est en train de changer avec la professionnalisation des plateformes. Jusqu'à présent, les entreprises ne considéraient pas le web comme un canal de vente à part entière et ne mettaient donc pas les moyens, que mettent les entreprises étrangères, pour satisfaire leurs clients tel que des services clients adaptés, une sécurisation des paiements, des assurances…" explique t-elle.

Par ailleurs, elle fait remarquer que beaucoup de Tunisiens résidents à l'étranger utilisent "Jwebi": "Cela s'explique par le fait qu'ils sont habitués à ce genre de plateformes comme Airbnb ou Blablacar,et se posent moins de questions par rapport aux Tunisiens qui résident en Tunisie" affirme Asma.

Les politiques doivent changer

"Dressing Avenue" ne compte donc pas s'installer en Tunisie, car le paiement en ligne n'appartient pas aux habitudes tunisiennes, mais aussi car les assurances non plus ne couvrent pas ce genre de services. Mais ce n'est pas tout, le jeune startupper souligne une autre question majeure, celle des politiques tunisiennes.

"La Tunisie pourrait être un Hub de startup comme Israël ou l'Estonie qui sont aussi des petits pays mais qui ont développé des licornes (Skype, Viber, Waze...)" démontre-t-il en continuant "malheureusement, nous sommes dirigés par des vieux, déconnectés de la réalité économique du monde dans lequel nous vivons" déplore t-il.

Le soutien, ils le trouvent ailleurs

"Jwebi" est domicilié à Paris, tout d'abord car les membres de l'équipe y sont basés, mais aussi car deux incubateurs de projets, installés à Paris, les ont soutenu pour le lancement de leur projet, "Paris Pionnières" et "Bond'innov". Grâce à l'aspect innovateur de "Jwebi", l'équipe a pu recevoir des appuis financiers.

Mais delà du changement de mentalité des consommateurs, Mahmoud prône un changement des politiques socio-économiques et monétaires, afin de permettre aux startups de subsister.

Selon eux, la reproduction d'un même modèle conduit aux mêmes résultats, il faut donner la chance aux autres, aux nouvelles idées de réussir. Faut-il être riche pour devenir riche. C'est ce que le modèle sociétal permet de penser.

"Ce sont toujours ceux qui ont des promotions immobilières ou des hôtels, qu'on respecte le plus" raconte Mahmoud, indigné, "et ils n'apportent aucune valeur ajoutée à l'économie, même les touristes, en ce moment, ils prennent une chambre à 35 dinars alors qu'ils ne sortiront pas de l'hôtel et qui ne doperont pas la consommation" regrette t-il.

Startups en Tunisie

Pour la cofondatrice de "Jwebi", il est tout à fait possible de lancer des projets collaboratifs en Tunisie: "Les Tunisiens s'entraident beaucoup d'une manière naturelle, il n'y a qu'à regarder toutes les pages Facebook d'entraide".

Elle ajoute: "Le défi, je pense, est de faire migrer les gens de Facebook vers des sites internet ou des applications mobiles".

En effet, les internautes tunisiens partagent toujours les bons plans entre eux, les groupes orientés vers ce sens se sont multipliés. Seulement, le problème principal reste le même, c'est le développement très lent du e-commerce, notamment, du paiement en ligne.

L'entraide, les conseils, les bons plans oui, mais partager des biens, hors de question, tout au contraire de ce qui se fait ailleurs dans le monde à l'instar des entreprises émergentes comme Airbnb, Uber, Blablacar ou encore TravelerCar, lancée par un jeune entrepreneur tunisien, qui permet la location de voitures entre voyageurs opérant dans plusieurs pays européens.

Encore un concept des plus innovants sorti du génie tunisien, et implanté ailleurs. Rares sont les startups en Tunisie qui reposent sur ce nouveau modèle économique, faute de réglementations, concernant l'assurance par exemple.

Mais rien n'a jamais empêché quelqu'un de réussir. De jeunes tunisiens se sont lancés en Tunisie, ils rencontrent des obstacles, mais trouvent souvent les solutions.

YallaRead, un exemple à suivre

Ahmed s'est lancé quant à lui en Tunisie, avec "Yallaread", une plateforme qui permet l'échange de livres. Interrogé sur l'état de ce nouveau modèle économique en Tunisie, il livre son avis: "C'est encore un concept jeune en Tunisie et qui a, à mon avis, un fort potentiel".

"On peut dire que ça a commencé avec Cogite Coworking Space. La collaboration entre particuliers en général a des racines dans notre culture, il faut juste savoir comment procéder pour l'activer" affirme t-il au HuffPost Tunisie

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Malgré tout "YallaRead" arrive très bien à générer des profits, grâce à la publicité, ou à des commissions prises suite à un achat d'un livre à travers la plateforme en question, disponible via une librairie en ligne.

Mais Ahmed fait face à de nombreux problèmes, principalement celui du paiement en ligne: "c'est un vrai challenge, vu que dans le monde, la plupart des plateformes collaboratives gagnent de l'argent à partir d'une commission soustraite directement lors du paiement en ligne", ce qui n'est pas actuellement le cas en Tunisie, non pas à cause des lois, mais à causes des habitudes de consommation des Tunisiens.

Covoiturage en Tunisie, Le cas de "Karhbetna"

Le covoiturage en Tunisie rencontre un premier problème, celui de la sécurité.

Des sites de covoiturage ont déjà vu le jour en Tunisie. Karhbetna est un de ces sites de covoiturage tunisien, qui ne génère pas de profits. Il met en relation des particuliers pour partager la route ensemble, à moindre coût.

Pour Wael, fondateur de "Karhbetna", l'idée lui est venue lors d'une grève des transports publics en 2014: " J'ai alors lancé ce concept en Tunisie, afin de répondre à un souci majeur qui est le transport" raconte-t-il avant de continuer "nous sommes une équipe de jeunes et nous travaillons sur cela très sérieusement, c'est une plateforme qui met en relation les gens pour covoiturage, qu'il soit quotidien pour aller au travail, ou occasionnellement entre les villes".

Et d'ajouter: "Nous avons maintenant 3000 utilisateurs, c'est un bon début. Nous avons même développé une application mobile, pour faciliter encore plus l'utilisation de nos services".

Avec ses collaborateurs, ils travaillent dur pour la communauté du covoiturage, mais leur travail n'est pas rémunéré.
Il est à noter que les services de Karhbetna sont gratuits, ceux qui l'ont développé ne reçoivent pas de commissions.

Cependant, le conducteur lui, reçoit une contribution modeste de la part de ses "co-voyageurs", dès leur rencontre physique.

Selon Mohamed Wael, "le fond du problème c'est la mentalité qui règne vis-à-vis du paiement en ligne, ainsi que l'état actuel du pays".

Car en fait, "il existe un problème profond; celui de la confiance" déplore t-il. Ce modèle économique n'a pas l'air de trouver sa place, pourtant, l'idée du covoiturage part sur de bons principes.

La Tunisie se classe à la 73e place du classement Unctad B2C e-commerce index 2016 établi par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED). Ce classement "mesure le degré de maturité des pays pour passer au e-commerce".

Selon ce rapport, la Tunisie compte 46% de sa population connectée à internet et seulement 7% de la population tunisienne utilise une carte de crédit.

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