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À Kélibia, à la rencontre des marins, là où la mer est toute une vie et la terre n'est qu'un transit (PORTRAITS)

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PORTRAITS- 7 heures du matin, il est déjà à l'oeuvre, en train de coudre les filets de pêche. Silencieux, son geste est aussi mécanique que précis. Il est tellement pris par ce qu'il fait qu'il paraît dans un autre monde. Le sien, celui de la mer. Son monde, il le puise dans l'atmosphère qui l'entoure. Le port en face, la mer, les filets, les vendeurs de poissons. Tout un univers.

Il n'est pas le seul, entouré par d'autres hommes, tous attelés au même travail.

"Notre travail commence quand les bateaux des pêcheurs reviennent au port après une nuit à la mer. Le top départ est à partir de 6 heures du matin", raconte Brahim Hmaeid au HuffPost Tunisie.

kélibia

Brahim Hmaeid a une soixantaine d'années, il est ce que l'on nomme un capitaine ("Raiis" c'est à dire un propriétaire d'une barque de pêche "balanssi"). Avant de devenir de ce qu'il est aujourd'hui, il a dû gravir les échelons. Au monde des pêcheurs, il y a des grades et il faut bien les mériter.

"J'ai arrêté mes études l'année du baccalauréat, un baccalauréat Lettres en 1987. Je ne savais rien faire à part les métiers autour de la mer. Lorsque j'étais lycéen déjà, je venais au port l'été pour travailler comme saisonnier; c'était une occupation, une façon d'avoir de l'argent de poche et une passion, celle de beaucoup de Kélibiens à l'époque".

Car aujourd'hui, être marin ne passionne plus beaucoup de jeunes: "les jeunes ne sont plus prêts à travailler d'une façon aussi pénible", dit-il.

D'une passion, la pêche devient un métier, semé de difficultés. "Il m'a fallu travailler beaucoup pour accéder à mon but: être un capitaine".

Outre les aléas de la mer, ses dangers, il faut beaucoup d'argent pour acquérir un bateau: 150 mille dinars, c'était en 1999, "aujourd'hui, il faut beaucoup plus pour l'avoir" dit-il. La somme a été empruntée à la banque, et il a fait appel à un associé.

"Aujourd'hui, la cherté du bateau est due au fait que l'avoir un est en soi une grande chance et un risque car beaucoup ont été volés lors de la période d'anarchie post-révolution pour servir l'immigration clandestine" affirme Brahim.

Une centaine de bateaux arrimés au port "sans aucune sécurité". "Dans les moments de nonchalance, d'inattention, des vols de bateaux ont eu lieu".

Brahim Hmaied, capitaine se charge lui-même de veiller sur terre sur "son trésor" dont il vient tout juste de finir de payer le crédit. Son associé, seul avec les autres marins qui travaillent pour eux, empruntent la mer.

"Je ne peux plus sortir en mer, fatigué après des années de sorties. Je reste ici à m'occuper des filets, et c'est un travail à part entière, indispensable à notre métier". Car à chaque sortie, des filets reviennent déchirés et il faut bien les réparer "parfois il y a tellement de travail que je les emmène avec moi à la maison pour terminer de les démêler".

Les déchirures sont dues surtout aux dauphins, de plus en plus nombreux en profondeur, déplore le capitaine.

La contrepartie vaut-elle le coup? "On peut gagner beaucoup, environ trois mille dinars comme on peut gagner très peu" concède t-il.

Le métier jadis, très rentable n'est plus le même: "on est obligé de s'éloigner de plus en plus pour trouver des poissons. Parfois on s'approche même des eaux territoriales italiennes. Dans une sortie, on peut dépenser jusqu'à mille dinars de charges, dues notamment au carburant d'où aussi le coût de plus en plus élevé des poissons sur le marché", explique-il.

Un autre marin s'introduit dans la conversation, il travaille pour le compte d'un autre capitaine. Il en a gros sur le coeur.

"Pour travailler ici, il faut être passionné et aventurier. On est jamais sûr de revenir sur terre, j'ai vu des gens mourir devant moi, des marins mais aussi des clandestins dont le bateau coulait et disparaissait en un éclair. La mer est loin d'être un fleuve tranquille. On frôle la mort à chaque sortie, on la sent si proche, on se sent si vulnérables. Certains bateaux sont mal entretenus sur le plan mécanique. Sur plusieurs mécaniciens présents sur le port, il n'y en a qu'un qui l'est vraiment, déplore-t-il.

Chaque sortie en mer est ainsi une épreuve, un tourbillon où ils se plongent sans savoir s'ils s'en sortiraient sains et saufs.

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À ces dangers inhérents à la nature, il faut composer aussi avec ceux propres à l'homme: "On travaille souvent sans aucune couverture sociale d'où une certaine insécurité. Comment aspirer fonder une famille, se stabiliser quand on est soi même instable. Un collègue à moi vient d'avoir un enfant, sans CNSS, livré à lui-même il doit tout assurer seul", fustige le marin, qui a préféré garder l'anonymat, "car en critiquant publiquement des propriétaires de bateaux, je risque beaucoup quant à mon travail".

Le capitaine Hmaied rebondit pour nuancer cette situation: "Je fais travailler beaucoup de marins, qui refusent que je les assure, préférant garder pour eux la somme que je devais verser à la sécurité sociale".

Brahim a pourtant déconseillé à son fils qui est passionné par le travail de la mer de suivre ces traces "C'est un métier difficile sur tous les plans, rude même. On a un proverbe à Kélibia qui signifie que celui emprunte la mer est réputé comme disparu, lorsqu'il revient, il est considéré comme un nouveau-né".

Une renaissance quotidienne en somme.

"La mer, c'est pour moi plus qu'un métier, je n'arrive pas à m'en éloigner. En dehors du travail, je viens souvent la contempler, lui communiquer mes peines et mes joies", confie le marin qui souhaite pourtant se débarrasser de cette liaison dangereuse, pour ne pas se laisser porter toute sa vie par le courant...de la mer, dit-il.

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