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Interview d'Olfa Youssef: "L'équilibre politique de façade ne tardera pas à éclater"

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OLFA YOUSSEF
Facebook/Olfa Youssef
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INTERVIEW - Connue pour ses analyses crues et sans langue de bois, Olfa Youssef a dépassé son domaine de compétences, à savoir l’islamologie et la civilisation arabe, pour s’occuper, de plus en plus, de l’affaire politique.

Après avoir été l’une des figures de l'opposition au régime de la Troïka, l’universitaire garde le même tempérament face au nouveau paysage politique installé depuis les élections législatives de 2014.

Au cours de cet entretien accordé au HuffPost Tunisie, Olfa Youssef est revenue sur la situation des acquis de la femme tunisienne, à l’approche de la célébration du soixantième anniversaire du Code du statut personnel, et sur les négociations de la formation du gouvernement d'union nationale.

HuffPost Tunisie: Nous nous apprêtons à célébrer le soixantième anniversaire du Code du statut personnel. Cette célébration coïncide avec un grand débat concernant l’égalité dans l’héritage. Quelle est votre lecture sur ce point?

Olfa Youssef: En Tunisie de 2016, il n’existe pas d’acquis pour la femme, ces derniers datent de 1960. A part le changement qui a eu lieu sous le régime de Ben Ali – quand la mère a obtenu le droit de donner la nationalité à ses enfants – on n’a rien connu de nouveau en terme de droit de la femme. On traîne des acquis âgés de cinquante ans et on les célèbre chaque année.

On a donc connu aucune avancée mais nous vivons une réelle régression au niveau des mentalités. Comparé aux années 1980 et 1990, les mentalités ont nettement régressé. En ce qui concerne l’égalité dans l’héritage, normalement cela devrait être une conséquence logique et normale de la nouvelle Constitution qui dispose que tous les citoyens sont égaux.

Je me souviens d’ailleurs que Béji Caïd Essebsi, lors d’une interview accordée à une chaîne étrangère, avait dit qu’en Tunisie, nous avions une Constitution civile pour un peuple musulman. On peut le prendre au mot et dire que la Constitution civile stipulerait l’égalité de l’héritage et, si certaines personnes se sentent gênées et pensent que cette égalité n’est pas conforme aux dogmes religieux -ce qui n’est pas vrai-, elles peuvent ne pas s’y soumettre. Donc, il existe un moyen très simple, et j’en ai même parlé avec des juristes qui m’ont expliqué que cela ne poserait aucun problème, de mettre en place ce système légal et simple afin de garantir l’égalité sans pour autant gêner ceux qui n’en veulent pas. Il suffit juste qu’il y ait la volonté nécessaire derrière.

Le texte coranique n’a jamais interdit l’esclavage et, pourtant, il est interdit par la loi. Il n’a jamais interdit la polygamie non plus et pourtant ce concept est banni dans notre pays depuis fort longtemps. Il n’y a jamais eu de scandale sur ce sujet alors que nous savons très bien qu’il existe des femmes qui sont complètement écartées de l’héritage, et ce surtout au niveau des zones rurales. Je crois que c’est un problème d’égoïsme plus qu’il n’est un problème religieux ou spirituel.

- Comme pour beaucoup d’autres problématiques, là encore nous sommes confrontés à l’absence de volonté. Pensez-vous que cela pourrait changer à la veille de la concrétisation de l’initiative de la formation d’un gouvernement d’union nationale?

On est encore dans le formel et personne ne veut s’attaquer aux vrais problèmes. Tout d’abord, il ne s’agit plus d’un gouvernement d’union nationale puisqu’Al Massar, Al Jomhouri et le mouvement Achaâb ont annoncé leur retrait du reste des négociations.

Entre ceux qui ont signé l’accord de Carthage et ceux qui continuent à mener les négociations, il existe une grande différence; à part la coalition des partis au pouvoir, seule Al Moubadara de Kamel Morjane est restée.

C’est un gouvernement où les acteurs politiques s’arrachent les différents postes et portefeuilles ministériels. Je n’ai aucun problème avec la personne de Youssef Chahed et je ne suis pas là pour le juger. Toutefois, il est issu du gouvernement d’Habib Essid, un gouvernement jugé incompétent et ayant échoué. Comment peut-on désigner le prochain chef du gouvernement alors qu’il est lui-même, en partie, responsable de l’échec de la précédente formation? Indépendamment de la personnalité elle-même, il faut absolument changer les mentalités.

Avec ce régime semi-parlementaire, avec cette lutte claire concernant la succession de Béji Caïd Essebsi, avec ces problèmes de relations cordiales entre Nidaa Tounes et Ennahdha, avec toutes ces guerres non annoncées entre tous les partis politiques dont le but suprême est d’arracher le maximum de postes – et là je salue Moncef Marzouki pour sa fameuse déclaration de partage des parts de gâteau – avec l’année 2017 qui s’annonce très difficile au niveau économique... le volet social risque de devenir incontrôlable ce qui peut amener le pays à vivre une rentrée scolaire et universitaire très difficile.

A côté de tout cela, nous n’avons pas l’impression qu’il existe la volonté de remédier, réellement, à tous ces problèmes parce que lorsque nous avons une telle volonté, nous devons impérativement commencer par choisir les meilleurs profils.

- N’êtes-vous pas un peu dans la précipitation puisque vous jugez un gouvernement qui n’est pas encore formé?

Le gouvernement n’est certes pas encore formé mais nous vivons dans un petit pays où tout se sait. Je suis au courant de ce qui est en train de se passer et je sais que cela ne peut pas marcher parce que les calculs partisans dominent.

Je me souviens que la meilleure période que nous avons vécu après le 14 janvier était celle du gouvernement de Mehdi Jomâa; indépendamment des personnes, pendant cette période, la Tunisie avait commencé à carburer de nouveau parce qu’il n’y avait pas de calculs politicards. Tant que l’on est dans ce genre de calculs, on ne pourra jamais avancer. Je suis plus que certaine que le temps me donnera raison. On ne peut pas sortir de cette crise en employant les anciennes méthodes.

Finalement, Béji Caïd Essebsi a limogé, d’une manière ou d’une autre, Habib Essid en le remplaçant par Youssef Chahed, comme si le problème était lié à la personne d’Essid ce qui n’est pas vrai d’autant plus que l’on parle de ministres qui vont être reconduits.

C’est un problème beaucoup plus profond que l’on ne le croit. Est-ce que ces partis veulent garder cet équilibre précaire pour continuer à gouverner et, surtout, continuer à cacher les dossiers importants à l’instar de ceux relatifs aux assassinats politiques ou est-ce qu’il existe une réelle envie de tout déballer? Jusqu’à présent, cette volonté n’existe pas, il existe une volonté pour sauver les meubles et de garder un équilibre de façade qui ne tardera pas à voler en éclat.

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