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Effondrement de l'immeuble de Sbata: Quand l'histoire se répète

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CASABLANCA
Effondrement de l'immeuble de Sbata: Quand l'histoire se répète | DR
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BÂTIMENTS - Vendredi dernier vers 16h30, à Casablanca, un immeuble de quatre étages avec un café au rez-de-chaussée s'est effondré au niveau de l'avenue Driss El Harti, à Ben M'sik. Le denier bilan communiqué par la Wilaya de Casablanca-Settat fait état de quatre personnes décédées et plus de 24 autres blessées.

Après les faits, une enquête a été ouverte par les autorités compétentes, sous la supervision du parquet général, pour déterminer les causes et les circonstances de cet accident. Le propriétaire de l’immeuble qui s'est effondré a, lui, été arrêté samedi, puis "mis à la disposition de l’enquête". Ce dernier n’est toutefois pas le seul responsable derrière ce drame.

Des clichés qui circulent sur le web montrent, en effet, que les deux derniers étages de l’immeuble qui s'est effondré ont été récemment ajoutés. De plus, le président de l’arrondissement de Sbata a reconnu qu’une autorisation officielle avait été délivrée dans ce sens au propriétaire de la construction, il y a deux et demi environ, en 2014.

Par contre, selon Said Kachani, le Conseil de la ville n’avait pas encore donné de permis d’habitat au propriétaire de l’immeuble. Pourtant, celui-ci était bel et bien habité par des particuliers, mais aussi occupé par des professionnels dont un médecin, un notaire et un kinésithérapeute.

"Des travaux sous silence"

Selon Mohamed Karim Sbai, président du Conseil régional de l’Ordre national des architectes marocains à Casablanca, contacté lundi par le HuffPost Maroc, l’architecte responsable du projet n’aurait pas été avisé du démarrage du chantier pour l’ajout des deux étages en question. Les travaux auraient été faits "sous silence".

"L’architecte auteur du projet n’a pas donné la déclaration d’ouverture du chantier. Il n’a pas supervisé les travaux effectués pour la simple raison que le maître d’ouvrage ne l’a pas prévenu du démarrage du chantier. C’est bon à savoir", relève-t-il, notant que "l’ouverture du chantier est un document indispensable pour le démarrage des travaux".

"Pour ce qui est de la responsabilité, elle incombe beaucoup plus à l’ingénieur spécialisé qui a donné l’attestation d’expertise, qui a notifié que la structure pouvait supporter la surélévation des étages supérieurs, à savoir le 3e et 4e étage", poursuit-il. "La grande responsabilité revient à cet ingénieur spécialisé qui, probablement, même sûrement, a délivré cette attestation sans même effectuer les sondages nécessaires et sans se déplacer sur les lieux", avance Mohamed Karim Sbai.

"L’administration qui a laissé les travaux démarrer sans qu’il y ait justement l’ouverture de chantier" a également une grande part de responsabilité, estime le président du Conseil régional des architectes. Et d’ajouter que "dans le cas de Sbata, la question qui se pose, c’est comment ces travaux ont été effectués en l’absence de l’ouverture du chantier et de tout contrôle de l’administration, et sans qu’il y ait même délivrance de permis d’habiter".

"Un cumul d’erreurs"

Également interrogé par le HuffPost Maroc, Driss Kettani, architecte à Casablanca, auteur de plusieurs articles dans des revues d’architecture et membre fondateur de l’association Architectes Non Anonymes, qui milite pour la revalorisation de l’architecture sur la scène culturelle marocaine, se montre, lui, plus prudent.

"L'enquête déterminera les responsabilités de tout un chacun et face à un tel drame, le moins que l'on puisse faire est d'essayer de comprendre réellement ce qui s'est passé", souligne-t-il. "On peut simplement avancer des hypothèses à cette étape. Il se peut que l'un des intervenants ait failli ou qu'un ensemble et un cumul d'erreurs aient provoqué cette catastrophe. Encore une fois, seule une enquête poussée et dirigée par des experts de la construction permettra d'établir les causes et les responsabilités".

Cet effondrement rappelle celui du quartier Bourgogne, survenu en juillet 2014, quand trois immeubles d'habitation s’étaient effondrés en même temps, provoquant la mort de pas moins de 23 personnes et blessant une cinquantaine d'habitants. Un drame qui a été suivi par trois effondrements en août, novembre et décembre de la même année à Casablanca.

Aujourd’hui, selon le quotidien L’Economiste, la métropole compte près de 2.300 constructions "qu’il faut démolir d’urgence" et 9.350 bâtisses qui nécessitent des travaux de réfection. Le montant du budget nécessaire pour restaurer ces édifices est estimé à plus de 10 milliards de dirhams. Rien qu’au niveau de la préfecture Casablanca-Anfa, plus de 6.800 ménages habitant des logements menaçant ruine ont été recensés.

La semaine dernière, la loi n°66.12, relative au contrôle des irrégularités dans le domaine de l'urbanisme et la construction, a été adoptée en deuxième lecture par la Chambre des représentants. Le texte de loi est censé mettre fin à l’anarchie totale dans laquelle se font encore plusieurs chantiers au Maroc. Il prévoit, entre autres, des amendes pouvant aller jusqu’à 5 millions de dirhams, l’obligation de signaler toute infraction dans un délai 48h, un temps d’arrêt de chantier réglementé et des peines d’emprisonnement en cas d’infraction de certaines dispositions.

"Décalage entre les textes"

Pour Driss Kettani, l'une des causes principales derrière ce désordre et ces irrégularités dans le domaine de la construction est à son sens "le décalage entre les textes - peut-être imparfaits et incomplets, mais bien là - et la réalité du terrain".

"Le réflexe de l'anarchie et du bricolage, l'absence de conscience aussi et, malheureusement, le manque de qualification de certaines entreprises de construction, la volonté d'économiser sur l'essentiel, ou encore la corruption, sont autant de facteurs qui peuvent mener à ce genre de drames. Il incombe de travailler sur deux fronts: celui de la réglementation, en la dépoussiérant, en la clarifiant et en déterminant clairement le rôle et la responsabilité des différents intervenants dans l'acte de construire, mais aussi et surtout sur celui de l'application sur le terrain de ces règles, en faisant un travail incessant de sensibilisation et en sanctionnant quand nécessaire", conclut-il.

En février dernier, un autre projet de loi sur les habitations menaçant ruine avait été adopté par le parlement. Il vise à créer un fonds d'intégration urbaine, doté d’une enveloppe de 2 milliards de dirhams, ainsi que le déploiement d'une agence nationale pour la rénovation urbaine et la réhabilitation des constructions menaçant ruine. Tout cela suffira-t-il à minimiser les dégâts? Seul le temps nous le dira.

Du côté du ministère de l’Habitat et de la politique de la ville, le silence est de mise. Joint par nos soins, le chef du département Nabil Benabdellah, "en vacances", n’a pas souhaité se prononcer sur le drame de Sbata. Selon le ministre, son département n'est pas en charge de ce dossier, mais plutôt ses collègues des ministères de l’Intérieur et de l’Aménagement du territoire et de l’urbanisme.

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