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Le bilan en demi-teinte de la stratégie des agropoles au Maroc

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Le ministre de l'Agriculture Aziz Akhannouch lors d'une visite à Tadla lors de la phase d'études de l'agropole de la région | Ministère de l'agriculture
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AGRICULTURE - Entre 2009 et 2015, six agropoles devaient voir le jour dans différentes villes marocaines. Présentées comme de véritables leviers de l’industrie agricole, ces projets qui s'inscrivent dans le pilier II du Plan Maroc vert avaient pour objectif de renforcer la transformation et la commercialisation des produits agricoles. Des fonds importants ont d’ailleurs été déployés pour ces grands chantiers. 550 millions de dirhams à Meknès, 350 millions à Berkane, 920 millions à Tadla et 450 millions à Agadir, sans compter les fonds alloués au Gharb et au Haouz. Ces cités industrielles devaient donner un coup de pouce à la transformation des produits agricoles et devaient permettre le suivi de la chaîne depuis la production, jusqu’à la commercialisation.

Au programme de ces zones industrielles nouvelle génération, des espaces dédiés à l’accompagnement et la formation des investisseurs, des centres de recherche, des hôtels, des centres de conférences, des services et des espaces de restauration. Mais voilà, près d’un an après la deadline, seulement deux agropoles sont opérationnelles, une à Berkane et l’autre à Meknès. Et leur premier bilan n’est franchement pas rassurant.

Les agropoles séduisent peu les investisseurs

“Les agropoles sont en très bonne voie, il y a une dynamique de l’investissement qui suit. Il y a aussi un accompagnement des directions régionales. Les investisseurs montrent de plus en plus d’intérêt. Tous les signaux sont dans le vert”, se réjouit pourtant Mohamed Guerrouj, directeur général de l’Agence pour le développement agricole, sans souhaiter s’attarder sur les chiffres “qu’il ne maitrise pas”. Toujours est-il que les chiffres en question font ressortir un bilan en contradiction avec ces déclarations pour le coup (trop?) optimistes.

“Nous sommes à peine à la phase de démarrage”, insiste Ahmed Abbadi, chef de la division de l’agrobusiness à la direction de développement des filières de production du ministère de l’Agriculture. Pour celui dont le département s’occupe du suivi des différentes études et chantiers des agropoles, le bilan “reste plutôt positif”. “Les deux agropoles de Meknès et Berkane sont aujourd’hui opérationnelles”, souligne-t-il. Sauf que l’avancement de la commercialisation des lots de terrain n’avance pas comme prévu.

Du côté de Meknès, seulement 21,3% de la superficie nette (130 hectares) de l’agropole est occupée par des projets en activité ou en phase de construction, douze actuellement. A Berkane, les chiffres sont légèrement meilleurs puisque 25% de la superficie totale de la première tranche de l’agropole, qui est de 50 hectares, sont occupés par treize projets en construction ou en activité. Or, ces deux unités industrielles ont été inaugurées en 2013 alors que l’opération de vente a démarré plusieurs mois avant leur livraison. Au total, MedZ, filiale de CDG Développement qui s’occupe de l’aménagement, du développement et de la commercialisation des lots de terrain aménagés a pu signer 44 contrats avec des investisseurs intéressés par l’agropole de Meknès (38% de la superficie nette) et 26 pour l’agropole de Berkane, ce qui représente 41,2% de sa superficie.

Des retards allant jusqu’à cinq ans

“Le ministère de l’Agriculture a fait beaucoup de communication autour de ces projets à tel point que ça devient irritant”, s’indigne l’économiste spécialiste des politiques agricoles Najib Akesbi. Pour lui, il faut revenir à la source pour rectifier le tir. “Nous sommes à huit ans du déploiement du Plan Maroc vert, et le Maroc a produit 33 millions de quintaux durant cette saison agricole, ce qui ne représente rien du tout”, poursuit-t-il, n’hésitant pas à évoquer “un projet imaginaire brandi aux médias” lorsqu’on l’interroge sur les résultats de la politique des agropoles.

Mais ces projets sont-ils vraiment imaginaires? Pas si sûr. Ce qui est certain en revanche, c’est qu’ils accusent beaucoup de retard. “Les travaux de l’agropole de Tadla sont presque achevés et la commercialisation des lots de terrain devrait être bientôt entamée. Pour celle d’Agadir, les travaux devraient commencer fin 2016”, tente de rassurer Ahmed Abbadi, qui soutient toujours “que les chantiers n’ont pas connu beaucoup de retard, à part pour les agropoles du Haouz et du Gharb”. Pour celles-ci, les délais de réalisation seront largement dépassés.

Devant être livrées fin 2015, elles ne pourront être inaugurées qu’en 2020 selon notre interlocuteur. Celle d’Agadir pourrait voir le jour deux ans avant, soit en 2018. Et pour cause, “nous ne sommes pas arrivés à déterminer un site pour les accueillir en accord avec les partenaires locaux”, concède le responsable du ministère de l’Agriculture. “A Agadir, Nous avions choisi un site alors qu’il contenait des plantations d’arganier et il était impossible de les déplacer”, nous confie-t-il.

Cette unité industrielle a également fait l’objet d’un changement de dernière minute qui a nécessité de la renvoyer à la case études. “L’agropole d’Agadir devait contenir une zone importante destinée à accueillir les industries en rapport avec les produits halieutiques, mais le plan a été changé par le ministère”, selon Abbadi. Finalement, la partie dédiée aux produits issus de la pêche maritime a été réduite au profit d’industries agroalimentaires.

Les retards cumulés atteindront donc les cinq ans pour certaines agropoles. Et même après leur livraison, rien ne sera gagné, puisque devra ensuite être entamée la phase de commercialisation. Et les investisseurs ne sont pas séduits pour l’instant. Un fait que le ministère de l’Agriculture réalise et cherche à dépasser en misant sur une offre plus attractive. “Nous comptons adopter des offres plus incitatives. Il faut qu’on trouve un moyen de faire baisser les prix de manière significative”, espère notre interlocuteur.

Des subventions, et après?

A titre indicatif, les prix varient entre 280 et 550 dirhams le mètre carré dans les différentes agropoles opérationnelles ou en construction. Un prix qui varie selon la situation mais aussi selon la superficie du lot achetée. Et ce sont les petits investisseurs qui sont les plus pénalisés puisqu’ils paient plus cher. “Les petits lots sont ceux dont le prix est le moins avantageux”, concède Abbadi. Un obstacle que le responsable veut dépasser à coup de subventions. “Le Fonds de développement agricole accorde déjà des subventions de l’ordre de 10% pour certaines activités comme l’oléiculture, le conditionnement des fruits et des légumes et la frigorification, mais il ne donne pas de subventions pour le séchage et le concassage par exemple.”

A terme, les aides financières pourraient être accordées pour plusieurs autres activités non subventionnées actuellement. Mais cela réglerait-il pour autant le problème? “Les agriculteurs sont loin de refléter cette image d’entrepreneurs qui vont prendre des risques. Ils ne s’intéressent qu’aux subventions”, fustige Najib Akesbi, qui déplore que “l’on peut toujours booster la production en engraissant les agriculteurs à coup de subventions, sauf que beaucoup d’acteurs gagnent beaucoup d’argent grâce à ces mesures incitatives sans pour autant contribuer au développement de l’agriculture”.

Faut-il rectifier le tir pour autant et revoir sa stratégie incitative? Pour le chef de la division de l’agrobusiness au ministère de l’Agriculture, il n’y a aucune raison de s’inquiéter. “Ce sont des grands projets structurants pour notre pays, des projets sur le long terme. Nous n’en sommes qu’au démarrage. C’est une nouvelle génération de zones industrielles avec une importante partie logistique et commerciale. C’est une innovation par rapport à ce que l’on faisait avant et c’est en conformité avec les objectifs du Plan Maroc vert”, argumente-t-il.

Au origines du dysfonctionnement

Si ce n’est qu’une question de temps pour Abbadi, c’est un problème de vision pour Najib Akesbi, qui appelle à revenir aux origines du dysfonctionnement. “L’agropole ne peut pas fonctionner en aval si tout n’était pas réfléchi en amont, résume-t-il. Toute cette stratégie (le Plan Maroc vert, ndlr) n’a pas été élaborée avec les producteurs, les agriculteurs et l’ensemble des acteurs impliqués. C’est un plan concocté à l’étranger qui est tombé du ciel.”

D’ailleurs, pour le spécialiste, le Plan Maroc vert n’a pas réussi à mettre en place l’un de ses principaux fondements, l’agrégation. Ce mode opératoire qui consiste à “organiser des agriculteurs autour d’acteurs privés ou d’organisations professionnelles à forte capacité managériale” et qui devait venir à bout des “contraintes liées à la fragmentation des structures foncières tout en assurant aux exploitations agrégées de bénéficier des techniques modernes de production” a peiné à se concrétiser, ne permettant donc pas d’entamer la seconde phase de la stratégie sur une note positive.

“L’agrégateur a un rôle à jouer dans la valorisation, la transformation et le suivi jusqu’à l’écoulement sur le marché, marketing et communication inclus”, explique Najib Akesbi. “C’est cela l’esprit de l’agropole et c’est là qu’elle aurait eu tout son sens. Tant que nous n’avons pas de modèles d’organisation autour de l’agrégation, l’agropole ne peut pas suivre”, tranche-t-il.

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