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Suicide au Maroc: Le grand tabou

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SUICIDE
Suicide au Maroc: Le grand tabou | Kuznetsov Dmitry
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SUICIDE – Mardi, dans la petite ville de Benguerir, située dans la région de Marrakech, une jeune fille s'est suicidée en s’immolant par le feu. Selon plusieurs sites d’information locaux, repris par la presse espagnole, l’intéressée a été récemment victime d’un viol en groupe, commis par six hommes au total, qui ont en plus filmé la scène avec leurs téléphones. C’est leur libération conditionnelle qui l’aurait poussée à vouloir mettre fin à ses jours. Ce drame est loin d'être un cas isolé.

En ce début de mois d’août, pas moins de trois cas de suicides ont été rapportés par la presse arabophone, tous survenus dans des communes rurales de la région de Marrakech.

Mardi, un jeune homme de 31 ans s’est suicidé en se pendant à un arbre devant la maison familiale, située au douar Ain Jdid. Le même jour, à Tamensourt, un homme de 70 ans a été retrouvé pendu à une porte métallique et au douar Oulad Ayoub, une jeune fille de 23 ans, mariée, qui souffrait de troubles mentaux selon son entourage, s’est donnée la mort par pendaison aussi alors qu’elle était enceinte. La liste est encore longue.

Mardi toujours, le ministre chargé des relations avec le Parlement et la société civile a été interrogé par un député socialiste sur la question du suicide au Maroc, notamment dans les prisons. Abdelaziz El Omari, qui est également maire de Casablanca (PJD), a toutefois donné des chiffres en deçà des estimations faites sur ce phénomène au Maroc.

1628 suicides en 2012

En réalité, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui a sorti en septembre 2014 un premier rapport mondial sur la prévention du suicide dans le monde, 1628 Marocains ont mis fin à leurs jours en 2012. Au royaume, le phénomène touche davantage les hommes que les femmes. Selon les estimations de l’OMS, ils ont été 1430 hommes à suicider durant la même année, contre 198 femmes.

Le rapport, qui vise à faire figurer la prévention du suicide en meilleure place dans les priorités mondiales de santé publique, indique aussi que le taux de suicide a augmenté de 97,8% au Maroc entre les années 2000 et 2012.

Côté marocain, il n’y a pas beaucoup de données officielles à ce sujet, encore tabou au Maroc, principalement à cause de la religion qui l’interdit. Quelques rares études ont été menées, notamment par l’hôpital Ibn Rochd en collaboration avec le ministère de la Santé. Sur un échantillon de 2.200 adolescents, 24% préféreraient la mort à la vie, selon une étude réalisée en 2013 par l’hôpital Ibn Rochd et relayée par 2M dans un reportage consacré à la question, rapportait alors le site d’information Médias24.

"Le suicide est un acte personnel et intime. C’est le signe d’une mélancolie profonde, une souffrance, c’est un signal d’alerte", explique au HuffPost Maroc le docteur Aziza Ziou Ziou, psychologue clinicienne spécialisée en psychopédagogie, guidance parentale et méditation artistique, à Casablanca.

"Il est considéré comme un acte égoïste, complètement stupide, non-réfléchi alors que bien au contraire, ce n’est jamais un acte isolé. Il résulte de beaucoup de choses, de circonstances et de prédispositions, parfois aussi de maladies", poursuit-elle, faisant remarquer que tous les suicides n’aboutissent pas forcément. "Il y a une pulsion de vie qui paradoxalement s’exprime de manière très forte dans les tentatives de suicides. La personne qui appelle au secours veut donner un signal à son entourage qu’elle va très mal".

"De moins en moins tabou"

Si le suicide demeure encore tabou pour une grande partie de la population, il l'est "de moins en moins", selon le docteur Jalil Bennani, psychiatre et psychanalyste à Rabat, interrogé par le HuffPost Maroc. "On le constate à travers le fait que les gens révèlent plus souvent le suicide d’un de leurs proches, alors qu’autrefois c’était le secret absolu. Il y a deux raisons à cela. D’une part tout ce qui touche à la sphère psychique est devenu beaucoup moins tabou, les gens fréquentant plus qu’avant les psychiatres, psychanalystes et psychologues".

La deuxième raison selon le spécialiste "tient à l’interdit religieux qui fonctionne moins et qui n’empêche pas dans un certain nombre de cas le passage à l’acte. Des patients souffrants, même très croyants, disent tout haut que Dieu les pardonnera car il est à l’écoute de leur souffrance".

Julien Franz Durant, psychologue clinicien à Casablanca, interrogé en 2014 par Médias24 était du même avis. "Le suicide a longtemps été Hchouma, car interdit par la religion. Il était bien souvent étouffé, mal vu. Aujourd’hui, on en parle de plus en plus. C’est une vérité sociétale de santé publique, une problème scientifique et sociologique qui devient de plus en plus abordé sans pudeur", expliquait-t-il, rappelant qu'il y avait eu récemment plusieurs suicides très médiatisés, celui de la jeune fille Amina Filali, qui s'était suicidée pour échapper au mariage avec son violeur, ou celui du jeune Reda L., élève au lycée Lyautey de Casablanca, "qui a remis sur le devant de la scène le sujet du mal-être et du harcèlement à l'école".

La nécessité de prévenir

En 2009, le suicide de ce jeune homme âgé d'à peine 13 ans et demi a provoqué une vive émotion au Maroc. La même année, l’association "Sourire de Reda" voit le jour avec pour vocation de "venir en aide aux jeunes en souffrance" et pour justement éviter que de tels drames se produisent.

Pour ce faire, l’association a, entre autres, publié un guide de prévention, le seul qui existe à ce jour au Maroc. Celui-ci dresse notamment une liste des signes précurseurs du suicide chez les jeunes et explique ce qu’il faut faire ou ne pas faire pour aider un jeune qui pense à se donner la mort.

Pour Meryem Bouzidi Laraki, présidente de l’association, "la société ne semble pas préparée, éduquée à accueillir avec bienveillance la partie fragile, sensible qui définit aussi notre humanité. On peut agir avant que la souffrance démesurée conduise au suicide".

Comment prévenir le suicide? "La prévention est un élément essentiel. Il faut être à l’écoute de tous les désarrois qui guettent les plus faibles, les jeunes inquiets pour leur avenir, les personnes fragiles et ceux qui sont dans un état de précarité. Cela concerne tout autant la sphère affective que le champ social et économique", souligne le Dr. Jalil Bennani, qui explique que certains signes précurseurs du malaise intérieur peuvent s’exprimer avant le passage à l’acte.

La famille et l'école jouent un grand rôle dans la prévention

"La famille doit entendre les plaintes et les indices. Il faut les prendre au sérieux. Quand la personne montre des symptômes clairs de dépression, il faut l’aider et ne pas hésiter à la confier à un spécialiste", poursuit-il. "Mais parfois les choses sont plus insidieuses chez des personnes qui se renferment, qui sont en échec scolaire ou professionnel".

C’est le cas d’une jeune fille de Safi qui a mis fin à ses jours en juillet dernier, après avoir raté pour la seconde fois son examen du baccalauréat et qui craignait, selon Al Massae, la réaction de son père.

"La famille a certes un rôle essentiel. Mais les amis peuvent aider et alerter la famille. L’entourage scolaire joue un grand rôle. Le milieu professionnel pour les moins jeunes aussi doit être attentif aux changements de comportement qui peuvent inquiéter. Le suicide est un phénomène tout autant psychologique que social. Il constitue un indice essentiel de l’équilibre psychique et du contexte socio-familial environnant", explique le Dr. Jalil Bennani. "Le domaine de la santé psychique, bien qu’ayant connu des progrès importants, doit être renforcé. La souffrance subjective est l’affaire de tous, et tout particulièrement la famille, les enseignants, les éducateurs, les décideurs".

Aziza Ziou Ziou insite, elle, sur la nécessité de mobiliser les acteurs de la santé publique: "c’est une question sociétale et humaine avant tout. Il faut mettre en place des campagnes de prévention, mobiliser les thérapeutes et les professionnels de la santé pour qu’il y ait une écoute non pas moralisatrice et dans le jugement, mais plutôt dédramatiser tout l’apport émotionnel autour et exorciser les non-dits à ce sujet, en parler librement et essayer d’avoir l’opinion de religieux", estime la psychologue.

Le suicide dans le monde

Le suicide est un problème qui touche le monde entier et presque toutes les tranches d’âge. Chaque année, ce sont plus de 800.000 personnes qui se suicident dans le monde. Selon l’OMS, il constitue même la deuxième cause de mortalité chez les 15-29 ans. "Certains éléments indiquent que, pour chaque adulte qui se suicide, il pourrait y en avoir plus de vingt autres qui font des tentatives".

Le suicide est cependant évitable, estime l’organisation. "Pour que les actions nationales soient efficaces, les pays doivent se doter d'une stratégie multisectorielle complète de prévention du suicide. Restreindre l’accès aux moyens de suicide porte ses fruits. Une stratégie de prévention du suicide et des tentatives de suicide efficace vise à limiter l’accès aux moyens les plus courants, notamment les pesticides, les armes à feu et certains médicaments".

"Ce rapport appelle à agir face un grave problème de santé publique qui est depuis trop longtemps resté tabou", avait déclaré le Dr Margaret Chan, directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), lors de la publication du rapport "Prévention du suicide: L’état d’urgence mondial".

Définitions du suicide

Le dictionnaire Larousse définit le suicide comme étant l’"acte de se donner volontairement la mort". Pour l’OMS, " c'est l'acte de mettre fin à ses jours. Les troubles mentaux (dépression, troubles de la personnalité, dépendance à l’alcool ou schizophrénie, par exemple), certaines maladies physiques comme les troubles neurologiques, le cancer et l’infection à VIH sont des facteurs de risques du suicide. Il existe des stratégies et des interventions efficaces pour prévenir le suicide".

Le sociologue français Émile Durkheim, auteur du célèbre ouvrage Le suicide publié en 1897, le présente lui comme "un fait social à part entière, puisqu’il "exerce sur les individus un pouvoir coercitif et extérieur". "Ce phénomène, dont on pourrait penser de prime abord qu'il est déterminé par des raisons relevant de l'intime et du psychologique, est également éclairé par des causes sociales", expliquait-il déjà à l'époque.

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