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Les palmiers marocains, le grand trafic

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PALM TREES MARRAKECH
Rafael Marchante / Reuters
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ENVIRONNEMENT - Dans l'imaginaire collectif, le palmier est un élément irrémédiablement lié à la végétation qui décore les jardins marocains. Il suffit de faire un tour dans les luxueuses résidences de particuliers ou certains palaces hôteliers pour se rendre compte de la place prépondérante que prend cet arbre dans les espaces verts marocains.

L'espèce de cet arbre qui pousse au royaume est le Phoenix dactylifera, ou palmier dattier pour les intimes. Et c'est avant tout dans les oasis disséminées dans le pays que se trouvent les plus fortes concentrations de cet arbre. Une végétation aujourd'hui mise en danger par la désertification, mais aussi par le trafic mis en place autour de ces arbres qui sont arrachés de leur milieu naturel pour être revendus au prix fort dans les grandes villes.

Les palmeraies, une situation sociale précaire

Pour remonter à la source de ce problème, il faut se pencher sur la situation précaire dans laquelle vivent aujourd'hui les habitants de certaines palmeraies.

Dans le sud du pays, les oasis qui longent la vallée du Drâa étaient historiquement les premières traces de civilisation dans lesquelles arrivaient, à l'époque, les caravaniers en provenance du désert. En plus d'être des espaces de commerce, les oasis étaient également des lieux d'échanges culturels. Mais tout a changé lors de la construction du barrage de El Mansour Eddahbi, près de Ouarzazate, en 1972. Face à l'influence de l'édifice sur l'écosystème de la vallée, les oasis ont commencé à manquer d'eau et c'est ainsi que sont arrivées la "sécheresse et la désertification", nous explique Halim Sbaï, président de l'association de protection de l'environnement Zaïla, présente dans la vallée du Drâa. Un bouleversement qui a eu un impact important sur les populations des oasis, qui vivent en grande partie de l'agriculture.

Les palmiers ont en effet une place essentielle dans l'équilibre naturel des palmeraies. Ils permettent d'apporter de l'ombre et de la fraîcheur aux arbres fruitiers qui eux-mêmes abritent les plantes basses. Face à la désertification, le travail dans les oasis est devenu compliqué et la situation des habitants s'est peu à peu détériorée. Si certains ont décidé de partir dans les villes pour travailler, d'autres sont restés sur place malgré les difficultés. Les habitants qui continuent de vivre dans les palmeraies sont les personnes âgés et les jeunes, qui refusent de travailler dans l'agriculture en raison des maigres revenus que promet cette activité aujourd'hui. Et c'est précisément dans cette précarité sociale que le trafic des palmiers trouve ses origines.

Des intermédiaires, mandatés par des clients, se rendent dans les oasis pour acheter des arbres. Une rentrée d'argent difficile à refuser pour les populations oasiennes qui acceptent de vendre un arbre pour quelques centaines de dirhams: "Les gens ne pensent pas à l'après", estime Lahcen Kabiri, président de l'Association Oasis Ferkla pour l'Environnement et le Patrimoine (AOFEP). "Ils veulent surtout pouvoir nourrir leurs proches. Mais le prix est en dessous de ce que vaut réellement l'arbre, qui a une vraie valeur sociale et culturelle. Vendre un palmier dattier, c'est comme vendre un enfant", martèle-t-il.

Ce sont avant tout les palmeraies aux alentours de Marrakech qui souffrent le plus de ce phénomène. Premier pôle touristique du Maroc, la ville ocre abrite de nombreux riads et hôtels de luxe qui accueillent des centaines de milliers de voyageurs en quête d'exotisme. Et les palmiers font office de décoration de choix pour répondre à ce besoin. La demande est donc forte, et les intermédiaires sont là pour y répondre. Ces derniers se rendent ainsi dans les oasis pour trouver l'arbre qui saura satisfaire les demandes de leurs clients, que cela soit en termes de taille ou de circonférence, et se chargent ensuite de négocier le prix avec l'habitant pour l'arracher, quand il ne le font pas en cachette. Les arbres sont ensuite déplacés en camion jusqu'au lieu de livraison.

De jolis palmiers pour les inaugurations

Certes, les particuliers et certains hôtels ont leur part de responsabilité dans le marché qui s'est mis en place autour de ces arbres, mais les autorités y contribueraient également. "Quand un endroit est inauguré, des palmiers sont utilisés pour décorer l'endroit" déplore Halim Sbaï. "Mais ils sont rapidement laissés à l'abandon. Il y a de nombreux arbres dans des grandes villes qui sont au bord des routes et qui sont en train de mourir". Après avoir été ramenés pour embellir une photo officielle, les arbres sont ensuite délaissés "alors que le transport en lui même peut être mortel pour eux", poursuit Halim.

Cela paraît en effet évident, mais on ne déracine pas un palmier comme on change un géranium de pot. "Il faut normalement enlever les petits, les plus âgés ne peuvent pas être transportés". Les Phoenix dactylifera ont des racines qui descendent profondément dans le sol pour supporter les conditions climatiques arides dans lesquelles ils poussent. En les arrachant, les responsables de ce trafic leurs portent un coup fatal.

On peut les avoir moins chers ailleurs

Ce trafic a également une influence sur les professionnels qui font pousser leurs arbres en pépinière: "Les palmiers que nous vendons vont de 3.000 à 7.000 dirhams" témoigne Amal Yacoubi, responsable de la pépinière Arborescence à Marrakech. "J'ai des clients qui viennent me voir pour nous dire qu'ils peuvent les avoir à un prix inférieur ailleurs. Les personnes derrière ce trafic déloyal abiment les oasis et vendent des produits de mauvaise qualité", conclut-elle.

Entre un palmier qui a grandi en pépinière vendu au prix du marché alors qu'il mesure dans les trois mètres de hauteur, et un arbre adulte issu d'une palmeraie disponible à un tarif plus compétitif, le choix est vite fait pour ceux qui préfèrent économiser quelques milliers de dirhams... au risque de se procurer un palmier qui mourra rapidement.

Quelles solutions?

En mai 2007, le gouvernement a promulgué une loi visant à défendre les palmiers dattiers. Elle interdit par exemple l'arrachage d'un palmier dans le but de le replanter à un autre endroit sans autorisation. Des sanctions sont également prévues: l'arrachage d'un palmier adulte peut être sanctionné d'une amende comprise entre 5.000 et 10.000 dirhams, et de 2.000 à 7.000 dirhams pour les jeunes plants. Mais l'entrée en vigueur de la loi n'a pas eu l'air de freiner les arracheurs.

Aujourd'hui, il est difficile de donner des chiffres sur l'ampleur de ce phénomène. C'est pour cela que Lahcen Kabiri souhaite la mise en place d'un tissu associatif qui permettra de rendre compte de l'ampleur de ce trafic et qui "travaillera en étroite collaboration avec les élus et la population pour défendre l'espace naturel des palmeraies".

Mais la lutte contre ce marché passera aussi par l'amélioration des conditions de vie dans les oasis, afin d'éviter que les habitants qui s'y trouvent soient tentés par la vente de leurs arbres. "D'autres pays ont réussi à mettre en place une politique pour défendre leurs oasis", estime Halim Sbaï. "Il faut que le Maroc pense à une nouvelle politique de l'eau. Les palmeraies sont soit touchées par la sécheresse ou par les inondations. Il faut donc trouver un moyen de capter l'eau des crues. Changer la mentalité des cultures est également essentielle. Certains agriculteurs font pousser des pastèques en dehors des palmeraies et ils en détournent l'eau pour arroser leur champ, et c'est les palmiers qui en souffrent. La situation est un peu fataliste, mais il faut redonner vie à ces palmeraies pour que les gens reviennent".

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