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Ces musulmans qui quittent la France pour faire leur Hijra au Maroc (TÉMOIGNAGES)

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HIJRA
Ces musulmans qui quittent la France pour faire leur Hijra au Maroc (TÉMOIGNAGES) | DR
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HIJRA - De plus en plus de musulmans de France décident de quitter l'Hexagone pour migrer dans les "terres d'islam" et vivre leur religion comme au temps des premiers compagnons du prophète. Ce grand saut, qui connaît un véritable essor depuis quelques années, s'appelle la Hijra, en référence au départ des compagnons du prophète Mohammed de La Mecque vers l’oasis de Yathrib, ancien nom de Médine, en 622.

Les "frères" et "soeurs" qui choisissent de s'exiler vers le Maghreb ou le Moyen-Orient s'appellent les mouhajirounes. Se sentant souvent stigmatisés dans leur pays d'accueil, ils franchissent le pas pour vivre au sein de la Oumma (communauté musulmane), qui ne peut prospérer qu'en "terre d'islam", et veulent pratiquer leur religion librement. Beaucoup d'entre eux choisissent le Maroc comme pays d'exil. C'est le cas de Sanaa (le prénom a été modifié), une "mohajira" qui s'est installée en octobre dernier à Témara, petite commune balnéaire située en périphérie de Rabat, "grâce à Dieu", nous confie-t-elle.

Sanaa ne porte pas la burqa mais juste le voile, car selon elle "la Hijra ne dépend finalement pas du port de l'un ou de l'autre, c’est plus un choix personnel". Pour cette mère de famille qui vivait en France, la principale motivation de son expatriation au Maroc était d'élever ses enfants "dans un pays calme et en accord avec sa religion". "En France, on essaie de nous enlever toute identité religieuse et nos enfants sont éduqués avec un esprit 'pervers'. Plus mes enfants grandissaient, plus j'étais en désaccord avec le système éducatif français", explique-t-elle.

Peur des amalgames

Autre raison invoquée pour expliquer son départ: la montée du terrorisme et, avec elle, la peur des amalgames. "En tant que musulmane, c'était très dur à vivre, je me faisais régulièrement agresser. J'ai une amie en France qui a failli se faire renverser par un chauffard raciste car elle était voilée alors qu'elle avait son enfant dans la poussette! L'homme s'est arrêté après avoir essayé de la percuter et s'est moqué d'elle et de sa tenue", confie-t-elle, expliquant se sentir enfin en sécurité au Maroc "car personne ne peut me dire de retourner dans mon pays: j'y suis déjà!".

Oum Souleyman, elle, n'a pas encore sauté le pas mais prépare activement sa Hijra. Commerçante franco-algérienne et mère célibataire d'une petite fille de trois ans, elle envisage de partir au Maroc, pays qu'elle "affectionne particulièrement". "J'ai du sang marocain du côté de ma mère, et j'y vais en tant que touriste depuis 2002", raconte-t-elle.

Après avoir vécu en Espagne et en Angleterre, Oum explique elle aussi ne pas se sentir à sa place en France, où elle estime que le climat est "hostile" envers les musulmans. "Soit nous devons vivre selon un islam 'modéré' comme ils disent, en enlevant le voile ou la barbe, soit nous sommes considérés comme des terroristes. Ils ignorent sûrement qu’il existe un juste milieu. Ce juste milieu, c’est bien nous. Nous condamnons les terroristes fermement mais ce n’est pas pour autant que je dois enlever mon voile pour le prouver".

"Nous ne faisons que rentrer chez nous"

Reste encore à justifier ce départ, pas toujours compris par les proches des "mohajirounes", dont les parents ou grands-parents ont souvent migré en France pour garantir à leurs enfants un avenir plus prospère. "Si nos anciens sont venus en France pour une meilleure vie, c’est ce que nous voulons aujourd'hui aussi mais en faisant un retour", explique-t-elle. "Ce sont nos racines, nous ne faisons que rentrer chez nous."

Pour Oum, néanmoins, la Hijra n’est pas une fin en soit, mais "le début d’une nouvelle vie". Avec, également, la crainte de ne pas être bien reçue dans son nouveau pays d'accueil, de ne pas trouver de travail et de logement correct, ou encore d'être prise pour "une intégriste". "Le temps d’adaptation est primordial. Certain sont déçus car ils idéalisent la Hijra et ne prennent pas le temps de se familiariser avec le climat", conclut-elle.

Fahd, lui, a choisi de revenir en France après deux ans de Hijra à Casablanca. Célibataire à l'époque, il est revenu dans l'Hexagone pour des raisons professionnelles. "Ma Hijra a été à la hauteur de mes attentes. Je suis parti seul au Maroc pour la stabilité politique et sociale du pays, et mon intégration s'est faite très rapidement", explique-t-il. "Je n'ai pas eu de complications avec les autorités marocaines, mais beaucoup avec les autorités françaises", ajoute Fahd sans donner plus de détails. Une chose est sûre: il voudrait renouveler l'expérience, mais à long terme cette fois-ci, et avec sa famille.

Elément déclencheur

Mariam, mouhajira franco-marocaine originaire de la région parisienne, ancienne responsable de communication dans une entreprise de finance française, est installée au Maroc depuis deux ans. Elle porte le voile intégral depuis sept ans, après avoir opéré un retour à l'islam il y a une dizaine d'années. "J’ai toujours été fière d’être française mais le jour où j’ai voulu vivre ma foi, j’ai ressenti un rejet incroyable", raconte-t-elle.

"Entre le temps où j’ai mis le voile et mon mariage, la tension montait en France. Au début, le problème était le port du voile au travail, mais il y a eu tellement de faits divers que les musulmans ont commencé à être rejetés de manière extrême et radicale" estime-t-elle. "Ma vie n’était qu’une lutte contre le racisme et l’islamophobie".

"L’élément déclencheur de ma Hijra est le jour où j’étais avec mon fils Abdellah qui avait 8 mois. J’étais enceinte du deuxième. Je faisais la queue dans un supermarché quand un enfant m’a vue et à crié: 'Fantôme!' Sa mère n’a même pas réagi. Elle ne l’a pas corrigé pour lui dire que ce n'était pas poli. J’ai tellement pleuré ce jour-là... J’ai donc décidé de rentrer chez moi, au Maroc".

Crainte des suspicions

Comme Oum, qui craint d'être prise pour une intégriste au Maroc, Mariam explique que porter la burqa, qui ne fait pas partie de la culture marocaine, n'est pas toujours vue d'un bon oeil, notamment dans les quartiers aisés de Rabat où elle se rend parfois, ou par les autorités marocaines qui ont renforcé, depuis les attentats de Casablanca en 2003, la surveillance des milieux salafistes.

"On a reçu beaucoup de visites. Ils disent parfois qu'ils sont des amis de mon mari, qui rentre très souvent en France pour le travail. Ils m’arrêtent dans la rue pour s’assurer que je ne suis pas un homme et nous posent beaucoup de questions", explique-t-elle.

Malgré cela, elle ne souhaite pas rentrer en France. "Les autorités françaises sont encore plus strictes. Ils peuvent t’arrêter sur un coup de tête et mettre tes enfants dans un foyer. Une sœur qui préparait sa Hijra au Maroc a vécu le même scénario: les autorités l’ont arrêtée et ont pris ses enfants en l’accusant de vouloir aller en Syrie pour rejoindre Daech".

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