Huffpost Maroc mg

Pourquoi le bore-out, lié à l'ennui au travail, va au-delà de la "mise au placard"

Publication: Mis à jour:
BORE OUT
manager watching paper airplane | Bernd Opitz via Getty Images
Imprimer

VIE DE BUREAU - Il serait devenu un "zombie professionnel". Frédéric Desnard, 44 ans, a demandé en mai dernier au conseil des prud'hommes de Paris de reconnaître une situation de harcèlement moral qui l'aurait conduit à un profond état dépressif lié à l'ennui qu'il vivait sur son lieu de travail, puis à son licenciement. Les prud'hommes doivent rendre leur décision ce mercredi 27 juillet.

Cet état de santé lié à l'ennui porte un nom: le "bore-out", l'inverse de cet autre syndrome mieux connu qu'est le burn-out, qui découle d'un épuisement professionnel.

Ayant commencé à travailler chez Interparfums, entreprise spécialisée dans des parfums prestigieux, en 2006, Frédéric Desnard reproche à son ancien employeur de l'avoir mis au placard en 2012, après la perte d'un contrat de licence ayant fait chuter le chiffre d'affaires de la boîte et entraîné des départs. A partir de là, le salarié n'aurait plus exécuté que des tâches sans aucun sens comme "faire des courses pour le président" d'Interparfums. Il demande à ce que soit reconnue cette situation de bore-out et une réparation de 150.000€ pour le préjudice moral, 200.000€ pour nullité du licenciement et 8.000€ pour le paiement du préavis.

Que cette situation soit reconnue ou non par le conseil des prud'hommes, elle n'est pas un cas isolé. Si le bore-out (comme le burn-out), n'est pas considéré comme une maladie professionnelle, il est un syndrome de plus en plus connu, souvent comparé à une "mise au placard", mais qui est en fait bien plus complexe que cela.

Etre à bout par manque de travail

"Le bore-out syndrom désigne un ensemble de souffrances détruisant la personnalité des salariés inactifs", explique à Libération Christian Bourion, docteur en sciences économiques, l'un des premiers à s'être penché sur le sujet en 2011 avec son confrère Stéphane Trebucq. "D’une part, le salarié bénéficie d’un contrat de travail et d’un salaire. D’autre part, ses tâches sont très peu nombreuses ou inintéressantes au possible", poursuit-il. Ce qui en fait une situation un peu honteuse, difficilement "avouable" à une époque où avoir un emploi est déjà considéré comme un privilège.

Selon eux, 30% des employés seraient atteints de bore-out. Un peu moins selon Peter Werder et Philippe Rothlin, deux consultants suisses qui ont nommé ce phénomène pour la première fois, qui estiment à 15% la proportion de salariés touchés.

"Etre en bore-out, c’est être à bout, par manque de travail, de motivation ou de défis professionnels", écrit dans son livre Le Bore-out, quand l’ennui au travail rend malade le docteur François Baumann.

Les symptômes du bore-out sont assez proches de ceux de la dépression. Difficultés à se lever le matin, anxiété, tristesse, démotivation, dévalorisation de soi, sont autant de signes qui doivent alerter.

Perte de sens

Le bore-out est souvent comparé avec la "placardisation", le fait d'enlever petit à petit à une personne ses responsabilités afin, bien souvent et insidieusement, de provoquer sa démission. C'est comme "mise au placard" qu'est d'ailleurs décrit le cas de Frédéric Desnard étudié en ce jour aux prud'hommes.

Pourtant, entre bore-out et mise au placard, quelques différences existent. Tout d'abord, pour Christian Bourion, le "placard" découle d'un processus intentionnel alors que le bore-out n'a pas vraiment de cause. "Il y a un côté volontaire dans le placard, on est écarté parce que souvent on a dénoncé quelque chose, ça a donc du sens et du coup on est dans un combat. Dans l'ennui au travail, on se retrouve sans boulot, sans savoir pourquoi. Il n'y a pas de sens", explique-t-il.

Le placard serait donc une sous-catégorie du bore-out qui, lui, touche bien plus de monde. Et encore, le placard peut se vivre sans problème alors que le bore-out est par définition un état problématique. Le placard est une punition, quand le bore-out est un état de souffrance qui découle d'un manque de sens du travail (qu'il soit lié à une mise au placard ou pas).

Génération ennui

Surtout, le bore-out a quelque chose de générationnel que la mise au placard n'a pas. Aujourd'hui, les jeunes font de longues études et s'attendent à décrocher un emploi épanouissant, ce qu'ils n'obtiennent pas forcément dans le contexte actuel où le chômage est important. "Aujourd’hui, les gens veulent que l’emploi soit source d’épanouissement. Nous éduquons nos enfants comme cela, nous leur faisons faire de longues études. Mais lorsque ces derniers arrivent sur le marché de l’emploi, c’est la grosse désillusion. Résultat: il y a encore plus de souffrance due à l’ennui", précise au Monde Christian Bourion. Les jeunes "rament pour pouvoir s’insérer et ils se raccrochent souvent aux branches avec un boulot par défaut. L’ennui au travail est encore plus dur à vivre quand on est jeune et diplômé", affirme également au quotidien Jean-Claude Delgènes, directeur général du cabinet Technologia, spécialisé dans les risques au travail.

Si le bore-out peut naître d'une situation de mise au placard, comme cela semble être le cas de Frédéric Desnard, il peut donc aussi et surtout apparaître seul, sans avoir été causé par une décision. D'où l'importance, selon Christian Bourion, d'apprendre aux jeunes générations à composer avec cet ennui, à tirer profit de la situation. "Il faut en profiter pour se développer malgré tout, sonder quelles sont ses aspirations professionnelles réelles, ce que l’on souhaite vraiment réaliser à travers son travail", détaille-t-il à Psychologies. "Cela permet, bien souvent, de mettre en place des stratégies pour faire évoluer les choses, instaurer un dialogue avec sa hiérarchie et signaler que l’on mérite mieux qu’un poste vide de sens. Pour continuer à avancer, à s’épanouir, il faut refuser de se laisser emmurer dans l’ennui professionnel."

LIRE AUSSI: