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Lanza Nazarena: "La Tijaniyya fait partie du soft power marocain" (INTERVIEW)

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NAZARENA LANZA
CJB
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DIPLOMATIE - Promotion d’un Islam modéré, formation des imams, soutien des confréries… Le Maroc fait de plus en plus parler de lui pour son "soft power" religieux, à travers lequel il souhaite renforcer ses liens avec les pays d'Afrique subsaharienne ainsi que les pays occidentaux. Mais qu’entend-on au juste par “soft power marocain”? Et de quelle manière intervient la religion dans ce processus? Eléments de réponse avec Lanza Nazarena, chercheuse au centre Jacques Berque.

Qu’entend-on par soft power marocain?

Ce qu'on appelle soft power ne peut, par définition, être incarné par une personne ou même une institution. Disons que cette expression pourrait surtout désigner le résultat d'un ensemble de politiques, discours et imaginaires diffus. Pour ma part, j’ai surtout étudié le poids de la religion dans les rapports politiques, culturels et économiques qui lient le Maroc et l’Afrique subsaharienne et, justement lorsqu’on considère cet ensemble-là, on peut parler de soft power marocain.

Comment le Maroc tire-t-il parti du religieux dans son soft power?

Il faut bien voir qu’au Maroc, ce poids du religieux est marqué par une diversité de trajectoires et d’expressions. Plusieurs acteurs, institutionnels ou non, agissent et parlent du religieux, souvent de manière contradictoire si l'on se réfère, par exemple, aux discours du gouvernement (dirigé par le PJD) d’une part et, d’autre part, celui du palais.

Le premier a un impact surtout au niveau national. Il est aussi très différent du deuxième, incarné par le roi et adressé à une audience bien plus vaste. Même si ce dernier discours présente des spécificités, selon qu'il soit adressé à la population, aux pays d'Afrique subsaharienne ou à ceux d'Europe et les Etats-unis, il reste animé par un même fond: la promotion de l'image d'un islam marocain soufi, ouvert et tolérant, en opposition aux islamismes étrangers et aux dérives obscurantistes internes.

Cela représente un islam à partir duquel le royaume escompte bâtir des alliances et établir des partenariats divers. On peut même d’ailleurs parler d’une certaine efficacité à propos de ce discours d’islam porté à la fois par un Etat fort et une économie en pleine croissance, car il permet bien au Maroc de se positionner comme leader régional fiable pour les puissances occidentales et comme pays phare – du point de vue spirituel et économique – pour les pays d'Afrique subsaharienne.

La religion est-t-elle toujours un atout pour le soft power marocain ou, au contraire, peut-elle représenter un frein dans les relations du Maroc avec les pays occidentaux?

La religion, telle qu'elle est promue par les festivals (de musique religieuse ou de culture soufie...), par les rencontres et formations religieuses, est toujours un atout dans les relations avec les pays occidentaux. Les Etats occidentaux ont besoin d'un modèle d'Islam alternatif au wahabisme des pays du Golfe. Ils sont à la recherche de ce modèle d'Islam qui se déclare inclusif et ouvert à d'autres croyances, et qui soit assez séduisant non seulement pour beaucoup de jeunes musulmans cosmopolites, mais aussi pour un public occidental grandissant en quête de spiritualité.

La promotion de cet islam dit "du milieu" peut-elle se heurter à des dérives?

Le tableau n’est en effet pas sans zones d’ombre et il faut aussi le dire. On a de récurrentes dérives de la part des membres du gouvernement. On se rappelle de la fameuse réflexion du Chef du gouvernement sur le rôle de la femme, en 2014. Ce ne sont pas seulement les élites politiques qui sont en cause, du reste. Nombreux sont les faits divers qui montrent qu’une partie de la société marocaine demeure encore très accrochée à des rapports sociaux de genre ou de race particulièrement en déphasage avec l’image que le Maroc souhaite incarner dans ses rapports avec les pays occidentaux. Les structures mentales de discrimination ou d’ostracisme contre certaines catégories sociales (pauvres, migrants défavorisés, femmes, homosexuels) sont parfois très vivaces dans leurs expressions quotidiennes. Justement, ce sont ces réalités, décalées par rapport aux discours du palais, qui sont les sources de freinage que vous évoquez dans votre question.

La Tijaniyya a-t-elle une importance dans les relations du Maroc avec les pays du Maghreb ?

La Tijaniyya fait sans doute partie du soft power marocain mais non en direction des pays du Maghreb. Elle ne joue pas de rôle particulier dans les relations avec la Tunisie et, concernant l’Algérie, elle est plutôt source de concurrence. Les ressources marocaines de la Tijaniyya sont surtout opératoires dans les relations avec les pays d'Afrique subsaharienne, notamment au Sénégal, où cette confrérie est extrêmement importante et répandue parmi la population.

Former des imams africains et français pour lutter contre le terrorisme, un autre levier du soft power marocain?

Ouvrir un centre de formation pour imams africains et européens à Rabat a été un coup de génie du roi et l'une des actions qui s'inscrivent le mieux dans le soft power marocain. En plus de positionner "son" islam, par ces formations, le palais tisse magistralement des liens avec les élites religieuses (mais pas seulement) des pays subsahariens et accompagne les mosquées d'Europe, à travers lesquelles il essaie de contrôler les évolutions de l'islam.

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