Huffpost Maroc mg

Asma Lamrabet: "Il faut déconstruire la lecture patriarcale qui mine la pensée islamique" (INTERVIEW)

Publication: Mis à jour:
ASMA LAMRABET
Asma Lamrabet | AsmaLamrabet.com
Imprimer

INTERVIEW - Après son intervention remarquée sur 2M au sujet de la dépénalisation de la rupture du jeûne en public pendant ramadan, la chercheuse et médecin Asma Lamrabet, qui vient de publier un livre, en anglais, intitulé "Vingt questions et réponses sur l'islam et les femmes d'un point de vue réformiste", se prête à nouveau au jeu des questions et réponses sur une série de sujets qui ont fait l'actualité: libertés individuelles, égalité dans l'héritage, féminisme islamique... Entretien.

HuffPost Maroc: Quelle perception avez-vous en tant que tenante d'une théologie de la libération sur les restrictions faites au niveau des libertés individuelles?

Asma Lamrabet: La théologie de libération se base essentiellement sur la libération et la dignité humaines et par conséquent toute atteinte faite aux libertés individuelles est une atteinte à ces principes et va à l’encontre du principe de la liberté de choix qui est l’aboutissement de toute conviction spirituelle.

Que pensez vous du débat actuel sur l’héritage qui secoue le Maroc?

C’est un débat qui doit avoir lieu. Il est nécessaire et incontournable aujourd’hui devant les métamorphoses profondes que connaît la société. Mais à mon humble avis, il ne pourra avancer que si l’on revoit toute notre approche du religieux. L’héritage est une question, parmi tant d’autres, qu’il sera impossible d’appréhender si l’on ne déconstruit pas la lecture dogmatique et patriarcale qui mine toute la pensée islamique.

L’approche qui consiste à démontrer par le texte que les lectures faites sont archaïques permet-elle de changer les conceptions au sein de la société ?

Oui, elle peut changer les conceptions au sein de la société mais à condition qu’elle soit accompagnée par toute une série de réformes, telles que celles de l’éducation, de l’enseignement du religieux, de la réforme juridique, et bien entendu des réformes politiques et économiques. La dimension du religieux est importante et indépassable dans les sociétés telles que la nôtre et reste transversale à toutes les autres dimensions socioéconomiques et politiques et de ce fait; l’un ne peut se faire sans l’autre…

Quelle contribution apporte le féminisme islamique à l’islam modéré revendiqué par le Maroc ?

L’un des apports indiscutables du féminisme islamique est d’avoir remis en question le socle de l’interprétation traditionaliste discriminatoire des textes sacrés. Ce travail de relecture a mis ainsi le doigt sur une défaillance majeure de l’exégèse islamique classique à savoir celle d’avoir, durant des siècles, marginalisé la dimension éthique intemporelle du Coran en faveur d’une lecture juridique réductrice conjoncturelle et qui de ce fait est aujourd’hui complètement dépassée.

En critiquant la tradition religieuse patriarcale et sa lecture politisée, le féminisme islamique remet aujourd’hui en cause aussi les fondements socioculturels de l’injustice et des discriminations envers tous les démunis et les marginalisés qu’ils soient femmes ou hommes. Il est aussi tout autant critique envers une certaine pensée hégémonique occidentale qui instrumentalise la question des femmes musulmanes - et de l’islam en général - à des fins géopolitiques que l’on connaît…

De ce fait, le féminisme islamique, du moins celui dans lequel je m’inscris, prône un islam de la troisième voie, entre une modernité déshumanisée et un religieux "dé-spiritualisé", lieu de toutes les oppressions. Cet islam de la troisième voie c’est justement l’islam du juste milieu, celui que le Coran décrit comme étant celui de l’exigence de Justice.

On vous reproche, parfois, de représenter un féminisme islamique d'Etat, porteur d'un discours certes axé sur les voies possibles pour l'amélioration de la condition de la femme musulmane, mais, à bien des égards, dépolitisé. Que répondez-vous à cette critique?

Je refuse catégoriquement de représenter qui que ce soit encore moins un féminisme d’Etat, surtout celui qui est instrumentalisé à des fins et intérêts purement politiques et qui ne sert en rien la cause de la majorité des femmes notamment, celles qui vivent dans la précarité socioéconomique.

Le féminisme dans lequel je me retrouve est avant tout un féminisme décolonial c’est à dire qui refuse toutes les aliénations, quelles qu’elles soient, aussi bien idéologiques que géopolitiques; c’est un féminisme qui se veut spirituel, autrement dit bien ancré dans une identité culturelle, celle de son vécu et de son histoire, mais qui se veut critique, ouvert et surtout inclusif à tous les apports et richesses humaines.

Quant à mon féminisme dépolitisé, je l’assume tout à fait, tout simplement parce que j’estime que la question des droits des femmes est une question fondamentale de droits humains et qui de ce fait transcende toute appartenance politique.

LIRE AUSSI :

À lire aussi sur le HuffPost Maghreb

Close
Imams stars
sur
Partager
Tweeter
PUBLICITÉ
Partager
fermer
Image affichée

Suggérer une correction