Huffpost Maroc mg

David Goeury: "L'Istiqlal n'a aucunement réussi à endiguer la montée du PJD dans ses fiefs urbains" (INTERVIEW)

Publication: Mis à jour:
DAVID GOEURY
David Goeury | CJB
Imprimer

POLITIQUE - Alors que les élections législatives se tiennent ce vendredi 7 octobre, quel impact pourrait avoir l’actuel découpage électoral? Que peut-on penser de la victoire du PJD lors des dernières élections, et comment s'explique-t-elle? Et quels ont été les effets de l'urbanisation sur le vote au Maroc? Éléments de réponse avec David Goeury, chercheur associé au Centre Jacques Berque (CJB), membre du laboratoire Espaces et nature et cultures de l'Université Paris IV-La Sorbonne, et professeur en classe préparatoire à Rabat.

HuffPost Maroc: Que pensez-vous de l’actuel découpage électoral?

David Goeury: Le découpage électoral de 2002 a institué les provinces et les préfectures comme le cadre de référence des circonscriptions en instaurant le mode de scrutin de liste à la proportionnelle à un tour.

La stratégie de subdiviser la province en plusieurs circonscriptions au-delà de six sièges à pourvoir évite une trop forte balkanisation du champ politique, tout en empêchant une bipolarisation favorisée par le scrutin uninominal utilisé jusqu’en 1997. Cependant, ce choix n’a pas empêché l’affirmation d’un nouveau grand parti, le Parti de la justice et du développement (PJD).

Quels changements l’urbanisation opère-t-elle sur la sociologie du vote au Maroc?

L’urbanisation du Maroc a des effets politiques particulièrement forts. Elle amène à une rupture dans les modalités de socialisation politique. En effet, dans le monde rural, les logiques collectives de négociation, et surtout le vote, intègrent tous les individus (hommes comme femmes, jeunes comme vieux) afin que le groupe pèse.

Bien sûr, la domination patriarcale et masculine reste très prégnante, mais on observe des tensions générationnelles souvent vives, et des débats parfois d’une très grande âpreté. Par ailleurs, ponctuellement, des figures féminines s’affirment mêmes si elles restent très marginales.

En revanche, dans les villes, le vote s’individualise. Les structures d’encadrement nouvelles comme les syndicats, les associations concernent une minorité d’individus disposant d’un emploi réglementaire ou ayant accompli des études supérieures. Le premier lieu de socialisation politique reste la famille, sans pour autant que cette dernière soit dans une dynamique d’engagement ou de vote. Bien au contraire, les villes sont des lieux de désaffiliation électorale. Près de 40% des urbains dans les grandes métropoles ne sont pas inscrits sur les listes électorales, et surtout ne voient aucun intérêt à voter. L’abstention est la norme (60% des inscrits ne participent pas aux élections) à laquelle s’ajoute les votes blancs ou nuls (qui concernent 25% des votants). Au final, une minorité de citoyens (moins de 20%) s'exprime en faveur d'un parti politique. A Casablanca (Hay Hassani et Aïn Chock) et à Inezgane en 2011, le PJD a obtenu 50% des suffrages exprimés, avec seulement 15% des inscrits et 10% des votes potentiels.

Par ailleurs, les attentes des citoyens urbains sont très différentes de leurs concitoyens ruraux. Ils souhaitent des réformes complexes (amélioration du système éducatif, du système de santé, du marché de l’emploi) qui nécessitent de véritables arbitrages politiques alors qu’en milieu rural les attentes ont longtemps été dominées par des demandes simples d’infrastructures de proximité. Par ailleurs, ils sont beaucoup plus sensibles à l’image de leurs représentants. Cette dynamique a été observée dans un premier temps dans les grandes métropoles marocaines (Casablanca, Rabat-Salé, Tanger, Meknès, Fès, Marrakech, Agadir, Oujda) mais a gagné aussi des villes moyennes de quelques dizaines de milliers d’habitants en 2011, voire des centres ruraux en 2015.

Observe-t-on des différences dans les comportements électoraux entre un scrutin local et un scrutin national?

Les élections locales sont considérées classiquement comme à même de renforcer la relation entre les citoyens et leurs représentants. De nombreux élus nationaux sont des élus locaux dont l’action au plus proche des citoyens assure une place au parlement. Cependant, au Maroc, il existe une dichotomie institutionnelle entre les communes rurales et les municipalités. En effet, les communes rurales sont divisées en circonscriptions où sont élus les différents conseillers au scrutin uninominal à un tour. Chaque conseiller devra alors défendre les intérêts de son groupe au sein du conseil communal. Il va donc négocier son soutien au président de la commune sous différentes formes. Le processus est très long. Il se met en place plusieurs mois avant l’élection. La campagne électorale ne joue qu’un rôle d’accélérateur.

Des modalités similaires se mettent en place pour les élections législatives. Les candidats s’assurent du soutien des présidents de commune pour appeler à faire campagne pour eux, mais aussi du soutien de relais politiques potentiels, qu’ils soient tribaux ou professionnels. Ce soutien est là encore le fruit de négociations autour d’objectifs très précis: investissement dans les infrastructures, développement de l’activité agricole, etc.

En ville, le processus est très différent. Premièrement, les élections municipales prennent la forme d’un scrutin proportionnel à un tour. Si les partis tentent de composer des listes de candidats à même de mobiliser l'électorat le plus large possible, les citoyens se positionnent davantage selon des logiques idéologiques et sont beaucoup plus enclins à s’abstenir. De même, ils attendent des élus une bonne gouvernance de la municipalité et des services publics de proximité. Au final, leur comportement est assez proche de celui qu'ils ont aux élections nationales, notamment en terme d'abstention. Il est donc possible d'observer une continuité entre les élections de 2011 et celles de 2015.


Peut-on parler aujourd’hui d’un transfert d’électorat des partis nationaux (Koutla) vers le PJD ? Si oui, dans quelles proportions?

L’analyse des données chiffrées et les enquêtes auprès des citoyens démentent cette affirmation. Les trois composantes la Koutla ont connu des évolutions différentes: le Parti du progrès et du socialisme (PPS) et l’Istiqlal se sont maintenus, en revanche l’USFP a été lourdement sanctionnée en 2007, perdant plus de 300.000 électeurs, et n’a pas connu de rebond en 2011 et cela malgré un taux de participation plus élevé. Or, cet effondrement est surtout concentré dans les grandes agglomérations où l’USFP disposait de fiefs électoraux en 2002.

En 2011, exception faite d’Agadir, l’USFP ne recueille jamais plus de 10.000 voix dans une circonscription préfectorale, alors qu’en 2002, elle dépassait ce seuil dans 13 d’entre elles. Cela est particulièrement significatif dans le grand Casablanca, où le parti arrivait à mobiliser près de 100.000 électeurs en 2002, contre moins de 20.000 en 2011.

Ce schéma est le même à Rabat, à Salé, à Marrakech. Par conséquent, a-t-on assisté à un transfert des déçus de l’USFP vers le PJD ou plutôt une abstention de l’électorat urbain USFP et une mobilisation des nouveaux électeurs par le PJD ? En termes sociologiques, il est possible de parler de remplacement générationnel. L’USFP et le PJD ont un électorat composé de classes moyennes urbaines et tout particulièrement de fonctionnaires. Or, cette catégorie est aujourd’hui plus encline à suivre le PJD, qui apparaît comme un parti plus populaire et surtout qui dispose d’une implantation plus forte dans les universités. Ainsi, ceux qui ont voté USFP en 2002 ont rejoint majoritairement les rangs de l'abstention, tandis qu'une minorité s'associait aux nouvelles générations pour soutenir le PJD en 2007 et surtout en 2011.


Peut-on dire que l’USFP est devenu un parti de notables aujourd’hui ? Si oui, quels facteurs ont généré sa fracture avec sa base militante?

L’appellation de notable pose question, car elle est utilisée de façon négative à l’encontre de l’Istiqlal et des partis dits de l’administration. Le notable désigne une personne importante et influente par sa situation ou sa fonction sociale.
La trajectoire de l’USFP est liée au phénomène classique de l’usure du pouvoir. L’USFP a incarné l’alternance en 1997, il y a 19 ans! Ce qui est un temps très long dans un pays en pleine transition démographique et économique. Le parti a porté les espoirs de la génération qui a vécu les années de plomb et les plans d’ajustement structurel. Or, ce capital symbolique était extrêmement fragile. Les coalitions et le lent processus de réforme ont eu des effets dévastateurs sur l’USFP: le parti a été à la fois perçu comme acceptant des compromis décevants pour de nombreux militants, sans avoir le monopole de la réforme.

Dès 2002, le parti est pris dans le dilemme de rester au gouvernement ou de retourner dans l’opposition. Or, les participations successives et tout particulièrement celle de 2007 ont coupé le parti de sa base. Les leaders sont apparus comme désireux de rester au gouvernement même s’ils connaissaient des revers électoraux. L’image du parti s’est fortement dégradée auprès des électeurs des grandes métropoles marocaines, et finalement, le parti doit son maintien aux électeurs des villes moyennes (Midelt, Guelmim, par exemple), voire des campagnes où il dispose d’un réseau de militants et d’élus locaux qui sont dans des logiques classiques de notabilité.

Or, cette dynamique crée un cercle vicieux. Le parti reste dominé par des figures historiques qui ont connu une ascension sociale naturelle du fait du contexte du pays. Les jeunes étudiants des années 1970 sont devenus des hauts fonctionnaires et des grands commis de l’Etat. Ils renvoient, aujourd'hui, l’image d’individus très intégrés au système, occupant ou ayant occupé des postes souvent prestigieux, leur assurant une forte rémunération. Par ailleurs, désormais, se pose la question de leurs enfants: nombre de leaders historiques ont eu des enfants qui ont réussi des parcours d’excellence et sont devenus aujourd’hui des professionnels en pleine réussite. Ils connaissent alors une situation très classique de reproduction sociale. Or, cet embourgeoisement affaiblit le poids de leur parole politique, car sociologiquement, ils ont de plus en plus des profils identiques aux grandes familles istiqlaliennes. Ils sont donc peu audibles auprès de la jeunesse urbaine qui ne comprend plus le référentiel idéologique du parti et surtout sa spécificité.

Cela est d’autant plus problématique qu’il n’y a pas de nouvelles figures montantes. En effet, du fait de l’image dégradée du parti, les jeunes leaders à même d’incarner le changement préfèrent créer de nouveaux partis politiques ou intégrer d’autres coalitions de gauche. Par conséquent, le parti se vide de ses forces vives, ce qui accentue sa crise rampante. Les perspectives politiques de l’USFP sont assez sombres et le retour dans l’opposition n’a pas encore permis au parti de se reconstruire. Il est par ailleurs concurrencé par des partis comme ceux de la Fédération de la gauche démocratique (FGD), qui bénéficient d’une cohérence idéologique beaucoup plus forte du fait de leur non-participation au gouvernement.


Est-ce qu'on peut envisager le recentrage salafiste de l’Istiqlal comme le début d’un retour de l’idéologie dans la politique marocaine?

Il faut différencier les prises de position du secrétaire général du parti et du parti en lui-même. L’Istiqlal s’appuie historiquement sur un socle religieux fort faisant de l’islam un de ses référentiels idéologiques majeur. Cependant, il est plus ou moins mobilisé par les leaders charismatiques du parti. Les figures montantes des années 2000 (Adil Douiri, Karim Ghellab, Taoufik Hejira, Yasmina Baddou, entre autres) ont mis cette dimension au second plan derrière les principes de réforme pragmatique. Ils ont positionné le parti de la Balance comme l’épine dorsale du système partisan marocain à même d’assurer une certaine stabilité et surtout une continuité dans les politiques publiques.

Avant sa victoire en 2007, le parti envisageait déjà la bipolarisation du champ politique du fait de l’affirmation du PJD, soit l’idée que l’alternance au Maroc prendrait la forme de mandatures où la coalition se ferait sans le PJD, auxquelles succéderaient des mandatures dirigées par le PJD. Par conséquent, en 2011, le parti soutient le PJD et négocie des portefeuilles ministériels clés. Or, cette stratégie posait problème, car si elle répondait aux attentes de nombreux militants historiques, elle supposait que l’Istiqlal prenne le risque de rester au second plan derrière le PJD et perde progressivement son influence en voyant un parti d’opposition se renforcer.

Une partie de la jeunesse istiqlalienne souhaitait par ailleurs s’affirmer plus fermement face au PJD et reconquérir le référentiel religieux. Mais le coup de force de quitter le gouvernement en 2013 a mis à mal la place de l’Istiqlal. Premièrement, c’est le RNI qui est alors apparu comme le parti de la stabilité et de la responsabilité en acceptant de participer au gouvernement, ce qui a désorienté une partie de l’électorat istiqlalien traditionnel.

Deuxièmement, l’Istiqlal n’a aucunement réussi à endiguer la montée du PJD dans ses fiefs urbains. Au final, 2015 est une déception électorale. L’Istiqlal perd le contrôle de grandes municipalités, dont Fès, sans obtenir le contrôle de grandes régions. Ainsi, si Laâyoune-Sakia El Hamra et Dakhla-Oued Eddahab, sont hautement symboliques, elles sont aussi les deux régions les plus faiblement peuplées du royaume.

2016 est donc une année de reconquête difficile: Hamid Chabbat veut mobiliser son électorat. Il multiplie désormais les déclarations pour obtenir un score élevé aux législatives et pouvoir négocier une éventuelle participation au gouvernement dans les meilleures conditions possibles. Le référentiel religieux est convoqué sans pour autant être le seul.

LIRE AUSSI :

À lire aussi sur le HuffPost Maghreb

Close
De A à X : Un abécédaire électoral
sur
Partager
Tweeter
PUBLICITÉ
Partager
fermer
Image affichée

Suggérer une correction