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Le Maroc, nouvel eldorado des festivals électro?

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FESTIVAL OASIS MARRAKECH
Le Maroc, nouvel eldorado des festivals électro? | Oasis Festival
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MUSIQUE - Octobre 2015. Entre les murs couverts de zellige du palais Moulay Hafid à Tanger, des centaines de spectateurs assistent à un set hors du commun. Deux styles de musique, deux cultures différentes, mais un même objectif: faire vibrer le public jusqu'à la transe. Le DJ français Para One, incontournable de la "french touch", est en live-fusion avec la troupe de Mehdi Nassouli, jeune artiste gnaoua. Les deux partagent le goût des rythmes répétitifs, et la recette fonctionne. Au milieu de la foule, un jeune homme entre littéralement en transe, sous le regard ébahi des spectateurs étrangers.

Le succès du festival électro des Nuits Sonores, qui a pris l'an passé ses quartiers d'automne pour la troisième année consécutive dans la ville du Détroit, a fait des émules. En septembre prochain, la deuxième édition de l'Oasis Festival investira La Source à Marrakech pendant trois jours. Quelques jours auparavant, son nouveau concurrent, l'Atlas Electronic Music & Arts Festival, inaugurera sa première édition dans la ville ocre.

"Son climat et sa proximité avec l'Europe en font une destination de choix" "Le Maroc a toujours été une destination exotique, son climat clément, mais aussi sa proximité avec l’Europe en font une destination de choix pour ce genre d’événement. Cela permet aux festivaliers d’allier fête et découverte culturelle", confie Amine K, DJ fondateur du collectif Moroko Loko. "Le marché marocain était encore assez vierge récemment, ce qui est un atout pour les promoteurs étrangers qui viennent implanter leurs festivals au Maroc", ajoute-t-il.

nuits sonores

Para One et la troupe de Mehdi Nassouli, Festival des Nuits sonores de Tanger, octobre 2015

Fusion

C'est en partie pour ces raisons que l'association française Panda Events - organisatrice des Plages électroniques dans le sud de la France et au Portugal, et des Dunes électroniques en Tunisie - et le collectif marocain Runtomorrow, ont décidé d'organiser, en octobre prochain, le premier festival électro d'Essaouira, baptisé Moga en hommage à l'ancien nom portugais de la ville, Mogador. L'idée: investir toute la ville en profitant de sa réputation musicale ancestrale tout en y apportant une touche définitivement contemporaine.

Après avoir organisé en 2014 la première "Boiler Room" de Marrakech avec, notamment, le DJ James Holden et les musiciens gnaouas Mahmoud Guinia et Mohamed Kouyou, Abdeslam Alaoui, aka DJ Daox, cofondateur du festival Moga, a voulu renouveler l'expérience. Mais a vu (beaucoup) plus grand. Cinq scènes, un line-up qu'il annonce déjà pointu, des workshops et diverses installations artistiques.

Le festival, soutenu par le ministère de la Culture, est parrainé par André Azoulay, conseiller du roi et président de l'Association Essaouira-Mogador, et Jack Lang, directeur de l'Institut du monde arabe à Paris. Rien que ça. "L'idée, c'était de faire un festival ouvert, accessible, et de profiter de l'héritage musical incroyable d'Essaouira pour créer un lieu d'échange et de fusion entre la musique électro et la culture gnaoua et mettre en valeur nos artistes locaux" explique-t-il, précisant qu'ils attendent 2.000 à 3.000 festivaliers. Mais ils pourraient bien être victimes de leur succès.

Car si le royaume accueille de nouveaux festivals de musique électro, le phénomène n'est pas nouveau et attire de plus en plus de festivaliers. Dès le début des années 2000, plusieurs free-parties et festivals de psy-transe ont investi les dunes du Sahara ou les plages désertes du Maroc où se rassemblaient de nombreux festivaliers étrangers en quête d'exotisme. "Il faut rendre à César ce qui est à César: ce sont eux les précurseurs du mouvement au Maroc", rappelle Abdeslam Alaoui. Le mythique festival Transahara, qui a commencé avec quelques dizaines de participants en 2002, a attiré pas moins de 2.500 personnes en 2015, et a fait des petits, comme le festival de psy-transe Zagoa, organisé à plusieurs reprises dans le désert (qui n'a cependant pas connu le succès escompté).

transahara 2015

Festival Transahara, 2015

Obstacles

Il faut dire que plusieurs freins limitent encore l'essor de ces festivals. Et en première ligne, le prix élevé des billets. "Pour les Marocains, même si ça coûte toujours moins cher de s'offrir une place de festival à 1.000 ou 2.000 dirhams que de payer le visa, le ticket d'entrée, et un aller-retour pour un festival en Europe, il y a un côté très élitiste qui empêche certains festivaliers de venir", explique Amine Hachimoto, organisateur des soirées "Party Like Hachimoto" à Rabat, et fin connaisseur du milieu.

"Les prix élevés de ces billets sont justifiés par la qualité des programmations artistiques proposées", se défend Amine K. "A line-up égal, vous trouverez à l’étranger des festivals au même prix, voire plus chers. Certes, cela peut décourager certaines personnes, mais il faut voir ça comme une nécessité pour que le festival puisse se pérenniser du côté des promoteurs, et voir ces événements comme un budget vacances du côté des festivaliers", ajoute-t-il.

Même son de cloche chez Ismael Slaoui, cofondateur de l'Oasis Festival, qui explique que "le public attend un festival de qualité, une sélection artistique de pointe, une ambiance distincte, une sonorisation irréprochable, etc. Toutes ces choses se répercutent inévitablement sur le prix d’entrée, mais nous faisons en sorte de le maintenir au plus bas".

"Le nombre d’annonceurs prêts à associer leur image à ce type de festivals fait souvent défaut" Parmi les différents obstacles pointés du doigt par les professionnels du secteur, on trouve, pêle-mêle, la difficulté d'obtenir des autorisations ou les financements nécessaires, le manque de professionnalisme des prestataires ou encore "la complexité de la mentalité de notre cher pays", estime Amine K. Pour Ismael Slaoui, "le nombre d’annonceurs prêts à associer leur image à ce type de festivals", fait également souvent défaut, même s'il reste "optimiste sur ce point". "Notre festival a réussi à en attirer quelques uns pour sa seconde édition".

Autre problème: la structuration de la scène électro marocaine. "Il y a aujourd'hui à la fois un manque de professionnalisation du secteur et une vraie rivalité. Avant, tu organisais un événement, tout le monde venait. Maintenant, de nombreux collectifs et promoteurs se bousculent au portillon. En fait, il y a beaucoup d'acteurs pour une trop petite scène", estime Amine Hachimoto, même s'il reconnaît que la concurrence peut être positive, poussant les différents acteurs à se surpasser.

Last but not least, le manque de visibilité des artistes marocains. Les DJs qui viennent se produire dans ces festivals sont en majorité (voire uniquement) des étrangers. "C'est pour cela que nous avons mis l'accent sur les artistes locaux pour le Moga Festival", explique Abdeslam Alaoui.

oasis festival 2015

Oasis Festival, Marrakech, septembre 2015

"Créer une synergie"

Si les têtes d'affiche étrangères ont en effet la vie dure dans ces festivals, elles permettent aussi de rameuter un public connaisseur tout en faisant découvrir la culture locale aux DJs et festivaliers étrangers et, pourquoi pas, susciter de nouvelles fusions musicales.

"Tous ces festivals ont comme point commun qu’ils s’appuient sur la culture marocaine dans leur production, que ce soit en terme de lieu choisi, de décor, d’expérience, de découverte mais aussi de musique", estime Amine K qui espère, à terme, que cela créera une "dynamique d'échange", pour que les artistes et le public étrangers "s’imprègnent de notre culture", et que ces festivals, implantés au Maroc, influencent à leur tour la culture marocaine. "Il y aura donc une synergie qui se créera au fil des années".

Car mise à part la musique gnaoua souvent mise à l'honneur dans ces festivals, "le Maroc dispose de beaucoup d’autres genres musicaux. Il faudrait également s’intéresser à leur potentiel de fusion avec la musique électronique", rappelle Ismael Slaoui. "Sur ce créneau-là, on pourrait s'inspirer de l'Egypte, qui a réussi à développer et démocratiser l'électro chaâbi", explique Amine Hachimoto.

En attendant, si la scène électro est encore au stade embryonnaire au Maroc, elle n'est appelée qu'à se développer. "Plus il y a de festivals, plus je suis heureux. Même s'il reste encore beaucoup à faire, la scène électro marocaine a clairement de l'avenir", s'enthousiasme Abdeslam Alaoui, qui espère ne pas tomber du côté "mainstream" de la force, "car comme le dit le proverbe, seuls les poissons morts nagent dans le sens du courant".

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