Huffpost Maroc mg

Cette prof de philo raconte sur Facebook comment elle est sortie du salafisme

Publication: Mis à jour:
Imprimer

ISLAMISME - "C'est imperceptible quand ça vous arrive. Il n'y a pas de moment précis, ça s'inscrit doucement", confie Myriam Ibn Arabi au HuffPost. Cette professeure de philosophie a écrit un court texte sur Facebook samedi 9 juillet pour raconter comment elle a été prise dans la pensée islamiste et salafiste pendant 18 mois. Et comment elle en est sortie.

Au début des années 2000, Myriam entame un DEA pour préparer le concours de l'agrégation de philosophie. Mais une dépression sévère la détourne de ses livres. Persuadée "d'être dingue", comme elle dit, elle cache sa maladie à sa famille, qui ne voit dans son amaigrissement que le prix à payer pour réussir le concours.

"Trois jeunes femmes m'ont abordée"

"Je suis de culture musulmane, née de parents marocains, explique-t-elle au HuffPost, mais à l'époque, j'allais jusqu'à rentrer dans des églises pour me raccrocher à la spiritualité. Puis un jour, je suis allée à la Grande Mosquée de Paris, un vendredi, pour la prière collective. Alors que je faisais mes ablutions, trois jeunes femmes m'ont abordée. On a discuté, elles étaient étudiantes à Jussieu. En les quittant, j'avais leurs numéros de téléphone. Elles m'ont complètement prise en charge."

Très vite, de fortes amitiés se nouent, les jeunes femmes se voient régulièrement, le cercle d'amis de Myriam se restreint.

"Elles me disaient des choses du genre 'Je ne te veux que du bien', nous raconte la professeure. J'étais tellement mal que j'avais besoin de croire à ces bêtises. Puis, j'ai mis le voile. Parce que je voulais faire partie de la bande. Mais je faisais attention. Chez moi, je ne le mettais pas, mon père m'aurait tuée. Mes deux parents ont toujours eu très peur de l'islamisme. Ils rejetaient tout entrisme religieux dans la sphère publique. Ça les rendait fous de voir mes copains de collège ne pas aller à l'école à cause de l'Aïd, dans les années 1990."

L'influence de ces nouvelles amies a poussé Myriam à se détourner de la philosophie: "J'ai préféré m'orienter vers l'anglais, je suis devenue prof au collège, puis en lycée pro, raconte-t-elle. La philosophie, c'était trop dangereux et 'nocif' pour l'équilibre psychique. C'est ce qu'on se disait avec le groupe d'étudiantes salafistes de Jussieu."

En travaillant, en se confrontant à d'autres points de vue, Myriam a fini par rebrousser chemin.. Elle l'écrit sur Facebook:

"Le CAPES d'anglais a été en réalité une vraie bouée de secours. (...) Travailler m'a sortie de la dépression ET de l'islamisme. À 25 ans, je suis redevenue mécréante et j'ai repris mes études de philo. À 29 ans, je suis entrée par la petite porte des concours internes pour renouer avec 'l'élite de l'Education Nationale'. J'ai 40 ans, et je peux parler de l'expérience sensible et intellectuelle de l'islamisme. Je peux en parler car je l'ai vécue dans ma chair, et l'ai ensuite pensée avec les outils dont l'université m'a dotée."

salafisme

Myriam Ibn Arabi est très active sur Facebook et milite quotidiennement contre l'islamisme, son compte est suivi par plus de 2000 personnes, et elle est "amie" avec plus de 2000 autres personnes sur le réseau social. Cela n'a pas été évident de raconter cet épisode de jeunesse. Mais le sentiment d'un "danger imminent et de sa méconnaissance", comme elle l'explique au HuffPost, ont transformé son envie d'écrire en besoin impérieux.

"Mes concitoyens ne sont pas équipés pour comprendre la menace de l'islamisme. Certains sont englués dans une idéologie qui se veut bienveillante mais qui en réalité est permissive et lénifiante. Cette bienveillance autour du voile, par exemple, qui consiste à dire que ce serait raciste de se battre contre lui, est une faute grave, liée à l'ignorance. On ne doit pas laisser le voile s'imposer, il n'est pas culturel, il est idéologique. A mon niveau, je fais ce que j'ai de mieux à faire. Et c'est urgent."

Recrutement de cols blancs

Pour le psychanalyste spécialiste du djihadisme, Patrick Amoyel, ce témoignage a le mérite de souligner deux questions essentielles. Le recrutement de cols blancs par les islamistes et l'importance de la famille d'origine.

L'académie militaire de West Point aux Etats-Unis a analysé des documents de Daech qui avaient fuité au début de l'année. Ses conclusions rendues publiques en avril confirment la grande diversité des profils des combattants de l'Etat islamique et un niveau d'éducation le plus souvent supérieur à la moyenne de leurs pays d'origine.

"Ces jeunes vont chercher un système cohérent qui fournit des 'explications' sur les malheurs du monde et une 'solution' toute prête, analyse Patrick Amoyel, fondateur de l'association Entr'autres qui lutte contre la radicalisation islamiste. Le salafisme visible, avec barbe et kamis, n'est qu'une petite partie du phénomène."

Famille d'origine

Par ailleurs, "dans chacun des cas que nous examinons ou prenons en charge, on s'aperçoit de l'importance de la famille d'origine, explique le psychanalyste. Ainsi, on s'aperçoit que la famille de Myriam Ibn Arabi n'avait jamais favorisé ce système totalitaire, la jeune femme à l'époque a pu se défaire de cette doctrine. A l'inverse, les familles sympathisantes de ce discours verront plus facilement leurs enfants tomber dedans."

Engagée dans des études de philosophie au départ, il apparaît évident au spécialiste que celle de Myriam privilégiait l'esprit critique à toute forme d'idéologie autoritaire. Il note également que le "sauvetage de Myriam" a pu se produire parce qu'elle n'était pas encore trop engagée dans le processus d'identification. "Elle n'était pas arrivée à l'étape de l'action", précise-t-il.

C'est par la réinstallation de l'esprit critique et de la raison dans son quotidien que la jeune fille a pu sortir la tête de l'eau.

LIRE AUSSI: