Huffpost Tunisie mg

"Les forces obscurantistes n'ont jamais cédé à leur projet sociétal" affirme Yosra Frawes (INTERVIEW)

Publication: Mis à jour:
FRAWES
Facebook/Yosra Frawes
Imprimer

La loi intégrale contre les violences à l’égard des femmes vient d’être adoptée par le Conseil ministériel et devrait être, bientôt, prise en charge par les différentes Commissions de l’Assemblée des représentants du peuple avant sa validation lors d’une séance plénière.

Bien que cela ait été fait avec beaucoup de retard (le ministère de la Femme avait prévu de faire passer le projet de loi lors de la fête internationale de la Femme en mars dernier), cette nouvelle représente un important pas pour la Tunisie en matière des droits de la Femme.

Ayant participé à l’élaboration du draft de cette loi en sa qualité de juriste et de membre de l’Association tunisienne des femmes démocrates, Yosra Frawes a reçu le HuffPost Tunisie afin de rebondir sur cet événement national.

HuffPost Tunisie: La loi intégrale contre les violences à l'égard des femmes a été adoptée par le conseil ministériel aujourd'hui et vous avez contribué en tant que juriste à l'élaboration du draft de cette loi. Que pouvez-vous en dire?

Yosra Frawes: Cette loi,longtemps réclamée par le mouvement féministe autonome, vient confirmer l’engagement de la Tunisie à l’égard des femmes tunisiennes souffrant de la pandémie de la violence.

L’apport de cette loi serait de rompre avec un passé sombre d’atteintes à la dignité des femmes tunisiennes et de déni politique et juridique des violences spécifiques dont elles sont victimes. Il s’agit d’un acte semblable à celui de l’adoption du CSP dont on fête cette année le 60ème anniversaire. Le fait que le projet de cette loi soit enfin adoptée par le Conseil ministériel constitue un pas important notamment, au regard des résistances qui ont entravé le processus de son adoption depuis 2012.

Ce pas devrait être suivi par d’autres mesures dont son adoption par l’ARP avec un contenu fidèle aux besoins et attentes des Tunisiennes et respectueux de la Constitution de 2014 et des standards internationaux en la matière.

En travaillant sur cette loi, l'équipe a certainement dû passer par les textes des autres pays. Pensez-vous que notre loi sera à l'hauteur des normes internationales?

Effectivement, l’équipe de juristes qui ont aidé le ministère de la Femme à élaborer le projet de la loi, s’est beaucoup inspirée des législations comparées telles que la loi espagnole de 2004, la loi du Bénin adoptée en 2012, le droit pénal syrien dans certains aspects mais surtout des textes internationaux tels que la Déclaration internationale contre les violences à l’égard des femmes adoptée par les Nations Unies en 1993, la convention européenne d’Istanbul sur les violences à l’égard des femmes et les Statuts de Rome de la Cour pénale internationale.

L’idée qui a guidé l’équipe est celle de mettre en application l’alinéa 4 de l’article 46 de la Constitution tout en s’ouvrant sur les bonnes expériences législatives qui ont permis de lutter contre les violences faites aux femmes et de consacrer les droits des femmes comme partie intégrante des droits humains. En revanche, notre projet a dû être modifié par les différents acteurs du pouvoir exécutif.

De toutes les manières, j’espère que les modifications apportées au draft que nous avons soumis au ministère de la Femme visent essentiellement à mieux protéger les femmes contre les violences et ne correspondent pas à des soucis identitaires ou autres.

Cela fait un bon moment que l'on n'a plus entendu parler du projet de loi de l'égalité de l'héritage. L'ATFD a été une partie prenante à ce projet, avez-vous une idée sur son sort?

L’initiative pour améliorer les règles de succession dans un sens plus égalitaire portée par le député Mehdi Ben Gharbia s’inscrit certainement dans la lutte contre les discriminations et les violences économiques subies par les femmes.

Elle prend, depuis son dépôt à l’ARP, le cheminement législatif ordinaire, mais elle a la particularité d’être accompagnée par un débat politique, médiatique et sociétal passionnant.

L’ATFD poursuit de son côté son rôle avant-gardiste pour exiger l’égalité entière et dans tous les domaines grâce à sa mobilisation par le biais du plaidoyer auprès des autorités et à travers ses actions d'éveil des consciences et de sensibilisation de l’opinion publique.

La Tunisie est passée par de sombres moments en matière des acquis de la femme, pensez-vous qu'aujourd'hui, que la femme tunisienne est à l'abri de ces menaces?

Bien que nous avancions au niveau législatif depuis l’inscription du principe de l’égalité dans la Constitution, il ne semble pas que toutes les forces politiques soient acquises à ce principe. Le débat sur l’égalité successorale vient de le confirmer. D’un autre côté, les idées rétrogrades travaillent les mentalités et les forces obscurantistes n’ont jamais cédé à leur projet sociétal.

Le retour sur la mixité même dans les espaces publics, les difficultés que rencontrent les femmes pour accéder au droit à l’avortement, le retour sur le débat autour des corps des femmes et la recrudescence des violences ne sont que quelques symptômes de cette régression.

Les libertés chèrement acquises par la révolution sont fragilisées par la régression des mentalités. Je reste toutefois optimiste pour une Tunisie meilleure et égalitaire grâce à la mobilisation des forces vives de notre société.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.