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Comment le Maroc doit revoir sa stratégie numérique (INTERVIEW)

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CASABLANCA
Le Maroc aura-t-il un jour sa "Silicon Valley"? |
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DIGITAL - Le Maroc aura-t-il un jour sa "Silicon Valley"? La question se pose à l'heure où le ministre de l'Industrie, du commerce, de l’investissement et de l’économie numérique, Moulay Hafid Elalamy, vient d'annoncer la création d'une Agence de développement de l'économique numérique.

"Cette agence sera chargée de deux volets: l'accompagnement des opérateurs du secteur pour qu’ils puissent le développer davantage, et celui de la réalisation du 'e-gov' qui doit s’améliorer", a précisé le ministre lors d'une conférence de presse lundi 4 juillet à Casablanca. Mais le royaume a-t-il les moyens de son ambition? Décryptage avec Hamza Hraoui, conseiller en communication d'influence pour les entreprises et les dirigeants.

HuffPost Maroc: On parle souvent de transition numérique au Maroc. Où en est cette transition?

Hamza Hraoui: D’abord quand on parle de transition numérique, il s’agit avant tout d’une transition stratégique, qui réinvente la doctrine de création de valeur économique d’un pays ou le business model pour une entreprise.

Au Maroc on est au point mort. Si la stratégie industrielle du Ministre de l’Industrie et de l’Economie numérique Moulay Hafid El Alamy a esquissé les grandes lignes de l’économie numérique du pays, la structuration des écosystèmes numériques tarde à venir. Pourtant le potentiel est là.

C’est un vrai défi par rapport à notre structure matricielle et d’organisation de l’Etat… La France pourtant, ce pays qui nous influence tant, commence à peine sa transformation numérique et elle est bien partie pour la réussir. Il faut enclencher maintenant notre transformation et prendre le train de la nouvelle économie en misant sur notre tissu entrepreneurial. Car je suis convaincu que ce sont nos entreprises marocaines qui seront la locomotive de ce processus et pourront ainsi accélérer la transition numérique du pays.

Les Marocains attendent donc un vrai plan du numérique, conquérant et volontariste qui permettra d’accompagner les projets structurants des entreprises sur les marchés, où le Maroc peut acquérir d’ici 3 à 5 ans, un leadership continental: fabrication additive comme les imprimantes 3D, les objets connectés, la réalité augmentée, les villes intelligentes, les écoles du numérique...

Récemment, le Maroc a annoncé la création d'une agence du numérique. Quelles doivent être ses priorités d'après vous?

Il faut qu’elle mobilise des écosystèmes sur les territoires: donner l'exemple en labellisant des "Smart cities" comme celle de Zenata. La ville "de tous les élans" au nord de Casablanca, a toutes les potentialités pour construire un écosystème numérique de niveau international, un projet ambitieux et fédérateur de croissance pour une éco-cité.

Il faut ensuite initier des investissements dans des initiatives privées qui aident les entreprises numériques à croître plus vite pour devenir des champions internationaux. Au Maroc les petits entrepreneurs du numérique à Casablanca, Tanger ou Meknès, sont seuls! Ils ont besoin de financement et d'encadrement. Nos innovateurs et nos décideurs doivent travailler ensemble. Aujourd'hui ce n'est plus la connaissance qui est stratégique, c'est aussi son partage.

Elle doit aussi capitaliser sur l'attractivité internationale du Maroc: multiplier l'organisation de rencontres comme celle de l'Africa4Tech à Marrakech au mois de novembre prochain. La messe du digital pensée par Gilles Babinet et Stephan Eloise Gras, spécialiste de l’open innovation et chercheuse à la chaire pour l'humanisme numérique de la Sorbonne, est une opportunité unique pour jeter les bases de futurs Fablabs marocains, attirer des talents, entrepreneurs et investisseurs étrangers, et surtout être le hub de l'open innovation, un accélérateur de business illimité.

Enfin nous devons relever le défi de la formation: nos digital champions ne doivent pas avoir besoin d’aller se former en France ou ailleurs pour témoigner d’un niveau d’excellence sur le marché. Cela veut dire intégrer le digital dans nos écoles dès le plus jeune âge et proposer des filières d’excellence de niveau international, et pourquoi pas créer des écoles 4.0 ouverte sur l’Afrique! A mes yeux, la future agence du numérique sera un agrégateur de talents, d’initiatives privées et d’une impulsion politique.

Le Maroc a-t-il les capacités de se transformer en "Silicon Valley" du Maghreb?

La réponse est fondamentalement oui. Nous sommes en tout cas crédibles et légitimes pour être le spot technologique de la région. Le taux de pénétration d’internet dépasse 56% chez nous alors qu’en Tunisie c’est 44%, en Algérie c’est moins de 20%. En plus d’avoir la population la plus connectée du Maghreb, le Maroc connaît également le plus fort dynamisme de ses médias en ligne.

En terme d’infrastructure TIC, le Maroc a pris de l’avance: quand l’Algérie introduit la 3G qu’en 2013, nous avons aujourd’hui la couverture 4G la plus large du Maghreb. Ces fondamentaux nous permettent d’être les plus attractifs aujourd’hui mais si nous ne transformons pas l’essai nous serons vite dépassés.

N'est-ce pas un peu mal parti avec l'interdiction de la VoIP?

Le Maroc donne un mauvais signal aux acteurs de la nouvelle économie suite à cette interdiction. Et ses répercussions se feront sentir à moyen et à long terme. Quand Abdesslam Ahizoun, Directeur Général de Maroc Télécom a justifié la décision de l’ANRT en affirmant que la VoIP ne respecte pas le cadre règlementaire marocain établi par l’ANRT, il avait touché du doigt le nœud du problème: est-ce que l’ANRT a fait son update?

A l’heure du décloisonnement de l’information, de l’explosion de la data et de l’émergence de l’économie collaborative, l’ANRT poussée et pressée par les opérateurs télécom, nous a montré qu’elle vit encore à l’âge de pierre en enlevant aux jeunes étudiants, aux chercheurs, aux start-upers qui créent de la richesse dans ce pays l’essence même du progrès: le droit à la mobilité. En fait cette polémique dépasse "la vieille femme malade" qu’est devenue l’ANRT. Cela nous montre à quel point nos institutions ont du mal à admettre que la relation public-autorité et l’ordre établi sont profondément bouleversés par le digital, obligeant les hommes politiques à revoir en profondeur leurs messages, décisions et façons de faire.

En ce qui concerne le blocage, il faut faire marche arrière, et vite. Je porte beaucoup d’espoir dans la future agence marocaine du numérique, mais à condition de se débarrasser des carcans institutionnels et qu’elle ait de vraies prérogatives pour agir.

Quel rôle le numérique a-t-il à jouer dans la diplomatie ou la promotion de l'image du pays?

Le numérique est un formidable levier d’image pour le pays. Il permet des choses étonnantes. Mais avant de chercher combien de nos ambassadeurs ont un compte Twitter, ou de connaître le nombre de followers du ministre des affaires étrangères, posons nous les vraies questions.

C’est devenu presque trivial, la présence online pour un pays est une opportunité pour incarner et diffuser, de façon moderne et maîtrisée, le soft power du pays. Ces médias sont devenus incontournables pour le "nation branding", ce concept de marque-pays, théorisé par George Creel, ancien policeman et ancien boxeur, appelé il y a 100 ans par le président Wilson pour promouvoir les valeurs de l'Amérique.

Mais au delà d’une réelle mue digitale de nos instituions et à leur tête le ministère des affaires étrangères dont la présence digitale est quasi nulle, il faut d’abord définir le récit du pays, autrement dit: est-ce que le Maroc a quelque chose à dire? Car ce sont des contenus originaux qui feront l’empreinte digitale d’un pays.

Evidemment, quand on connaît les atouts et leviers d’image du Maroc, la question peut paraître stupide, mais encore une fois, sans une "plateforme de marque", sans un socle commun de valeurs qui irrigue un storytelling maîtrisé et partagé par tous, toute diplomatie numérique est vouée à l’échec. Des efforts louables ont été initiés par des think tank marocains, des artistes et influenceurs, mais Il faut plus d’implication et de rigueur intellectuelle pour la construction de la marque Maroc que nos diplomates feront rayonner par le biais du numérique.

L’institut Twiplomacy, qui analyse le positionnement et la puissance de frappe de la diplomatie numérique des pays du monde, nous propose un panorama très instructif sur les diplomaties mondiales "connectées". Logiquement, au niveau africain, le Maroc est absent du top 10. Les leaders africains les plus connectés sont Paul Kagamé, président du Rwanda, un pays à suivre de près, suivi du président de la Tanzanie John Magufuli. Le compte Twitter de la présidence malienne figure également dans le haut du classement. En adoptant la posture d’une autorité conversationnelle, ces leaders africains ont eux, cerné les enjeux de la e-diplomacy.

Certaines entreprises marocaines se montrent encore réticentes vis-à-vis du digital. Comment expliquer cela?

Intégrer le digital dans sa matrice de pensée est un carrefour stratégique bouleversant et difficile à appréhender pour beaucoup d’entreprises, et c’est normal! Parce que le digital disrupte les organisations classiques. Il réinvente les business modèles existants et provoque le changement. Et pour affronter ce changement, il faut être agile. Ce n’est pas si simple pour toutes les entreprises qui développent naturellement cette allergie au numérique.

Sur ce sujet, des chiffres intéressants à retenir: Roland Berger a publié en septembre 2014 l’Indice de transformation numérique moyen des entreprises qui est seulement de 33/100. Les freins évoqués par l’étude sont principalement: le coût (62%), la résistance au changement (52%), le manque de compétences (52%) et le manque de volonté managériale (29%).

C’est à mon sens d’abord un enjeu culturel. C’est qui se joue dans les transformations numériques des entreprises, c’est le changement de culture chez les collaborateurs. Le passage de la verticalité à l’horizontalité, du paternalisme au fraternalisme… Acculturer les collaborateurs est le chantier le plus dur à mener pour les entreprises qui souhaitent s’ouvrir au digital. Cela demande un investissement émotionnel et intellectuel puissant.

Et c’est là où intervient précisément le rôle de l’Etat pour d’abord donner l’exemple, en glorifiant des institutions nationales qui ont adopté le digital et réussi leur transformation, en les accompagnant dans leur transition numérique avec pédagogie and last but not least, en offrant un écosystème éducatif de bon niveau pour former les architectes du code de demain.

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