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Interview de l'islamologue Naila Silini à propos de l'égalité de l'héritage: Il faut reconnaître le dynamisme du système coranique

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NAILA SILINI
Facebook/Abdelhamid Chihi
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Depuis la présentation du texte du projet de loi relatif à l’égalité dans l’héritage par le député Mehdi Ben Gharbia à l’Assemblée des représentants du peuple, le débat ne cesse de s’animer sur la question. La semaine dernière, la Commission de la santé et des affaires sociales a tenue une séance d’écoute à laquelle ont pris part la ministre de la Femme, le Mufti de la République et le député initiateur du texte.

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A la lumière du débat qui continue de plus bel autour de la question, le HuffPost Tunisie a été reçu par l’universitaire et islamologue Naila Silini qui a exposé ses lectures sur ce sujet.

HuffPost Tunisie: Récemment, le député Mehdi Ben Gharbia a présenté un projet de loi pour l'égalité dans l'héritage. Comment évaluez-vous ce texte?

Naila Silini: Le combat pour imposer l’égalité intégrale entre l’homme et la femme est une question existentielle aujourd’hui et je crois que chacun de nous doit agir selon ses compétences. Le projet est plausible, bien argumenté. Nous avons besoin de la présence des hommes dans ce combat et de leur soutien.

Suite au dépôt de ce projet de loi, le Mufti y a donné un avis défavorable et a présenté ses arguments. Êtes-vous d'accord avec son intervention?

De la part du Mufti rien ne m’étonne car il fait parti d’une orthodoxie qui croit qu’elle est la seule garante du salut et qu’elle possède les clés du paradis. Le danger de cette institution est permanent; elle consacre l’ignorance à travers un discours basé sur les menaces.

Rien n’est plus difficile que de parler de la situation juridique de la femme dans le Coran. Et rien n’est plus difficile que de répondre à une question qu’on ne cesse de me poser: comment démontrer que le Coran défend la femme en tant qu’individu libre, conscient de ses droits et responsable de ses actes?

Cette question oblige à mettre à nu le Coran: le lire, chercher l’approche appropriée pour le comprendre, le décortiquer et en définir les "sens juridiques" tels qu’il sont écrits. Reconnaître le dynamisme du système coranique: le Coran est un texte vivant, ouvert aux interprétations nouvelles.

Les lois et l’interprétation que les savants ont produites provoquent une rupture, peut-être même une fracture entre l'institution religieuse et la société.

Redéfinir le Coran: lire le Coran "comme il est écrit", admettre que les règles édictées sont dépassées par le temps. Après l’intervention du Mufti peut-on parler d'un avis vraiment basé sur le Coran? Sa position, n’est-elle pas, au fait, qu'un produit de ce que les anciens exégètes et jurisconsultes ont perçu du Coran? Et qu'à travers les époques, les savants ont fini par croire qu'ils sont les messagers de Dieu, rapporteurs de sa parole divine, et les seuls gardiens du livre Saint.

Au fait, rien n’a changé, et la société civile doit être vigilante et réagir car l'institution religieuse a pu conserver la répartition pyramidale de la société et la division horizontale des classes sociales, basée sur une ségrégation entre mâle et femelle, libre et esclave, riche et pauvre… Et comme a dit Simone de Beauvoir "l'idée de ségrégation... s'appuie sur le slogan 'égaux mais différents'.
En fait, on sait que l'idée d'égalité dans la différence manifeste toujours un refus de l'égalité. La ségrégation a souvent produit la discrimination".

Nombreuses questions s’imposent aujourd’hui: Y a-t-il une relation entre l'héritage en tant que loi et le projet islamique? Pourquoi sommes nous taxés d’apostasie dès qu’on revendique l’égalité homme/femme?

Et si j’ai un message à adresser au Mufti ce n’est qu’une invitation à un face à face n’ayant pour thème que la question de l’héritage dans le Coran. J’attends sa réponse.

La ministre de la Femme a dit être d'accord sur le principe mais a affirmé qu'un tel débat dépasse le Parlement. Qu'en pensez-vous?

Malheureusement pour nous; depuis 2011 le ministère de la Femme est devenu sous un contrôle islamiste. Des pareils propos ne manifestent qu’une seule volonté: comment garantir son poste de ministre dans le prochain gouvernement.

Le ministre des Affaires religieuses à lui aussi donné un avis défavorable à la question.

Permettez-moi de vous dire que ce ministre n’existe plus pour moi. Il n’agit guère en tant que responsable. Et c’est une défaillance de plus sur le budget national.

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Vous avez, récemment, portez une plainte à l'encontre de la radio IFM. Où en êtes-vous?

Tout d’abord, la plainte est portée contre cette radio et contre mon agresseur qui a été identifié. Le dossier est maintenant entre les mains du juge d’instruction et avance à pas sur.

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