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Charafat Afilal: "Il faut inscrire les enjeux liés à l'eau dans l'agenda des négociations de la COP22" (INTERVIEW)

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Charafat Afilal se confie au HuffPost Maroc | DR
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CLIMAT - Elle est en première ligne sur les questions environnementales et ne cesse de s'insurger contre la surexploitation des eaux dans certaines régions du Maroc. Charafat Afilal, ministre chargée de l'eau, mène également un combat pour plus de parité dans l'organigramme de son département. A cinq mois de la COP22, elle se confie au HuffPost Maroc.

Il y a un peu plus d'un an, vous fustigiez le manque de parité dans le département de l'eau. Entre temps, la situation s'est-elle améliorée?

Le changement est en marche! La question du genre est au cœur des réformes engagées par le département de l’eau. Je ne vous cache pas que quand j’ai pris mes fonctions à la tête du ministère, j’ai trouvé énormément de compétences féminines marginalisées sous le prétexte que la femme ne peut gérer un tel département. J’ai donc tout fait pour changer cet état des lieux. D’ailleurs, la première femme à diriger une Agence de bassin hydraulique, en l'occurrence celle du Sebou, a été nommée durant mon mandat.

Aujourd’hui, la concrétisation du principe de l’égalité des chances entres les deux sexes est une réalité palpable, notamment à travers l’organigramme du ministère qui s’est beaucoup féminisé. Ainsi, parmi les 1700 cadres et agents du ministère, nous comptons 490 femmes, soit un taux de 29%. Ce chiffre grimpe à plus de 40% au niveau central. Autre indicateur intéressant: le taux d’accès des femmes aux postes de responsabilités au ministère qui s’élève à 21.5%.

Mais l'herbe n'est pas plus verte dans l'exécutif, puisque vous n'êtes que six ministres femmes sur la quarantaine de ministres qui composent le gouvernement...

Ce n’est certes pas suffisant. Mais rappelez-vous que le gouvernement Benkirane dans sa première version ne comptait qu’une seule et unique femme. Il a donc rectifié le tir dans sa deuxième version en renforçant la représentativité des femmes. L’actuelle équipe gouvernementale compte six femmes ministres qui gèrent des départements aussi stratégiques que ceux des Affaires étrangères, de l’Eau, de l’Enseignement supérieur, de la Solidarité, de la femme, de la famille et du développement social, de l’Artisanat, ou encore de l’Environnement. Cette présence a démontré encore une fois que le pays dispose de compétences féminines et de parcours qui honorent la femme marocaine. Il s’agit aujourd’hui de consolider le rôle de la femme et de favoriser davantage son accès aux postes de décision.

Récemment, vous déploriez le fait que l’on s’empare d’un milliard de m3 des réserves d’eaux souterraines destinées au futures générations. Quelles sont les raisons de cette surexploitation?

Si au début de l’indépendance, les prélèvements d’eau souterraine étaient très limités, l’avènement des sécheresses de la fin des années 70 et des années 80 du siècle dernier a déclenché le développement des pompages à partir des nappes d’eau souterraine, pour compenser le déficit des pluies et assurer les besoins en eau galopants des exploitations agricoles. La croissance démographique et le développement socio-économique ont accéléré le phénomène.

Cette accélération a été telle qu’elle a très vite dépassé la capacité de contrôle de l’administration et des établissements publics compétents, limitée par l’insuffisance des moyens humains et matériels qui pourraient être affectés au contrôle.

Dans ces conditions, la surexploitation de la ressource d’accès facile et exploitée de façon commune, avec tous les impacts que l’on connait sur la pérennité des sources, de l’irrigation traditionnelle et des projets d’alimentation en eau à partir des eaux souterraines, a été la conséquence inéluctable. Le volume renouvelable des eaux souterraines est estimé à 3,4 milliards de m3 alors que le volume exploité est de 4,3 milliards de m3. Nous enregistrons de ce fait un déficit annuel de près d’un milliard de m3.

Comment y remédier?

La restauration de l’état initial est difficile et nécessitera beaucoup d’effort et de temps, mais la solution pour contenir le phénomène et limiter ces impacts négatifs existe. Elle est multidimensionnelle, et combine des mesures techniques, financières, réglementaires et institutionnelles.

Les mesures techniques envisagées et déjà appliquées concernent l’économie de l’eau, en particulier au niveau de l’irrigation, la substitution des eaux souterraines par les eaux de surface, ou les eaux usées épurées ou les eaux de mer dessalées, ou à travers la recharge artificielle lorsque cela est faisable. Sans oublier l’anticipation par la planification qui fixe les quantités d’eau exploitables à moyen et long terme.

Les mesures financières adoptées sont l’instauration des redevances d’utilisation de l’eau et des tarifications adéquates des services de l’eau ou encore l’accord d’aides et de subventions pour encourager les mesures d’économie de l’eau. Les mesures réglementaires qui soumettent toute utilisation de l’eau à autorisation et au paiement de redevance d’utilisation, et qui mettent en place le contrôle du respect de la réglementation par la police de l’eau. Et enfin les mesures institutionnelles et en particulier la gestion participative dans un cadre contractuel, qui sera instaurée par le projet de loi sur l’eau, qui constitue le cadre dans lequel toutes les autres mesures seront appliquées.

Où en est ce projet de loi?

Le projet de loi n° 36-15 sur l’eau qui remplace la loi actuelle, a été préparé dans un cadre concerté et participatif à l’échelle nationale et territoriale. Il est actuellement en cours d’adoption au Parlement. Ce projet, qui est la principale réforme opérée dans le domaine de l’eau ces dernières années, constituera la base de la politique nationale de l’eau pour les prochaines décennies. Le texte a été conçu pour effectivement jeter les bases législatives et réglementaires de la solution des problèmes rencontrés et qui menacent aujourd’hui l’approvisionnement en eau durable du pays, dont la surexploitation des eaux souterraines.

C’est donc un projet de loi qui améliore les dispositions en vigueur et introduit de nouvelles dispositions, dont notamment : L’amélioration des procédures d’utilisation de l’eau et du domaine public hydraulique ; l’organisation et la réglementation de l’activité du forage ; la réglementation du dessalement ; la réglementation de la gestion participative de l’eau et du domaine public hydraulique ; la mise en place de systèmes d’information sur l’eau ; le renforcement du contrôle et l’augmentation des montants des amendes et de sanction des délits.

En parlant de sanctions et d'amendes, renforcer le rôle de la police de l’eau peut-il régler le problème?

Le renforcement de la police de l’eau peut stopper la surexploitation et la dégradation mais ne constitue pas à lui seul la solution si l’on veut rétablir un certain équilibre, car il y a une situation de fait qui est difficile à changer par le contrôle uniquement.

L’accompagnement par les autres mesures dans un cadre contractuel, tel que le contrat de nappe qui définit les droits et les obligations de tous les acteurs et qui garantit la participation et la responsabilisation des usagers dans la gestion et la gouvernance de la ressource utilisée de façon commune.

Ces solutions permettront-elles de répondre à la demande en eau?

Ces solutions permettront de sauvegarder les utilisations actuelles et d’assurer leur durabilité, mais ne permettront pas de répondre au développement de la demande en eau conséquente à la croissance démographique et au développement économique et social.

Il faudra bien entendu, en plus des mesures d’économie et de préservation des ressources en eau sur les plans quantitatif et qualitatif, développer de nouvelles ressources par la construction de nouveaux barrages de régularisation, la réutilisation des eaux usées et le dessalement de l’eau de mer.

Le Maroc a été touché cette année par la rareté des pluies. Comment prévenir la sécheresse?

Ce qu’il faut savoir, c’est que le Maroc dispose d’une stratégie de prévention des sécheresses et qui repose sur trois piliers. Le premier pilier est celui de la planification et de l’anticipation : notre département prévoit en effet une planification et programmation proactive des infrastructures de mobilisation des ressources en eau pour répondre aux besoins en eau à moyen et à long terme. Il est également prévu, selon les dispositions du nouveau projet de loi 36-15 sur l’eau, l’élaboration par les agences de bassins hydrauliques des plans de gestion de la pénurie d’eau en cas de sécheresse.

Le deuxième pilier de la stratégie s’appuie sur des mesures structurelles pour réduire la vulnérabilité à la sécheresse, à savoir : La réalisation à temps des infrastructures de mobilisation des ressources en eau pour répondre aux besoins à moyen et à long terme ; la réalisation des infrastructures et l’installation des équipements nécessaires pour assurer la généralisation de l'approvisionnement en eau, en particulier l'eau potable ; ainsi que la réalisation des programmes d'économie de l'eau, en particulier dans le domaine de l'irrigation.

Le troisième et dernier pilier de la stratégie est celui de la gestion anticipative des retenues de barrages, à travers la préparation, en début de l’année hydrologique, des programmes annuels de gestion des stocks disponibles au niveau des retenues de barrages pour répondre aux besoins en eau des différents secteurs, en tenant compte des priorités et de la nécessité de sécuriser l'approvisionnement en eau potable. Ces programmes sont ajustés périodiquement suivant l'évolution de la situation hydrologique.

D’ici 25 ans le stress hydrique s’installera au Maroc selon un rapport de l’institut américain Water Resources Institute. Est-ce une fatalité?

Sans rentrer dans la discussion de la définition et de la signification du concept du "stress hydrique", la disponibilité en eau naturelle est une donnée qui dépend de la géographie. La disponibilité en eau par habitant dépend en plus de la démographie et décroit de ce fait avec le temps tant que la population croit. Ce qui est le cas de tous les pays en voie de développement.

Ce qu’il faudra retenir c’est que le Maroc dispose d’un potentiel en eau relativement important mais qui reste limité face aux besoins grandissants sous l’effet de l’accroissement de la population et du développement socio-économique. Ce potentiel est caractérisé par une forte irrégularité dans le temps et une grande disparité territoriale. Ce potentiel est en plus menacé par les effets des changements climatiques.

Cette la limitation de la ressource en eau et sa vulnérabilité n’est pas une découverte récente. Elle a été à l’origine de la politique poursuivie dans le domaine de l’eau au moins depuis la fin des années 60 du siècle dernier, et périodiquement renouvelée pour anticiper l’évolution du pays.

Cette politique périodiquement renouvelée a permis au pays de surpasser des périodes de sécheresses difficiles. Un Plan National de l’Eau a été élaboré dans le cadre de cette politique pour assurer l’approvisionnement en eau du pays à long terme (Horizon 2030).

Ce document, qui constitue la référence de la politique de l’eau pour les années à venir à l’échelle nationale, prévoit une multitude de dispositions et d’actions combinant la maîtrise de l’évolution de la demande en eau, la préservation de la ressource sur les plans quantitatif et qualitatif, et d’autres solutions de mobilisation de ressources en eau conventionnelles et non conventionnelles.

Que prévoit votre département pour la COP22?

Le département de l’eau prévoit de porter avec nos amis français et la communauté mondiale de l’eau des messages clairs aux parties lors de la COP22 qui se tiendra à Marrakech en novembre prochain.

A cet effet, et en préparation de ce grand événement, le MDE organisera à Rabat les 11 et 12 Juillet 2016, en collaboration avec le ministère français de l’Environnement de l’énergie et de la mer et le Conseil mondial de l'eau, une conférence internationale sur l’eau et le climat sous le thème "Sécurité hydrique pour une justice climatique".

Cette conférence, labellisée COP22, a pour objectif de mobiliser et assurer l’engagement des acteurs politiques, institutionnels, techniques, financiers et la société civile pour que les enjeux liés à l’eau soient inscrits au premier plan de l’agenda des négociations des parties sur les changements climatiques avec un intérêt particulier pour la question de "l’eau en Afrique", qui sera discutée dans le cadre d’une table ronde de haut niveau avec la participation des Ministres africains en charge de l’eau.

La conférence donnera surtout un signal clair sur la nécessité de poursuivre les initiatives adoptées lors de la COP21, notamment "Climate is Water" et la coalition des mégapoles sur l’eau.

A l’issue de cette conférence sera élaboré un livre bleu qui sera présenté lors de la COP22. Ce document, qui traitera de la question l’eau face aux changements climatiques, viendra aussi avec une panoplie de solutions d’adaptation à mettre en œuvre. Ce qui cadre parfaitement avec la COP22 qui se veut une COP de l’action!

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