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Farage, Le Pen, Poutine, Orban... Les Donald Trump du monde entier

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DONALD TRUMP
Republican presidential candidate Donald Trump speaks at a rally Saturday, June 18, 2016, in Phoenix. (AP Photo/Ross D. Franklin) | ASSOCIATED PRESS
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INTERNATIONAL - Donald Trump n’est pas le premier. Et il n’est pas le seul. Et son discours ne s’estompera pas, même s’il est nettement battu en novembre prochain.

Au Royaume-Uni, il est Nigel Farage, favorable au Brexit ; en France, il est les Le Pen. En Autriche, il est Norbert Hofer. En Allemagne, il est à la tête d’un mouvement au nom d’une trompeuse bienveillance, “Une alternative pour l’Allemagne”. En Hongrie, il est Viktor Orban. Et en Russie, bien sûr, on trouve le modèle original, Vladimir Poutine.

De pays en pays, les Trumpiens se sont élevés en jouant sur les mêmes peurs: une mondialisation financière, numérique, logistique, politique, ethnique et religieuse va détruire la faculté de la “patrie” à protéger les emplois, la culture, et même la vie locale.

À quoi sert une “nation”, demandent les Trumpiens, si elle ne peut pas protéger les travailleurs, les citoyens et les traditions contre les tsunamis d’immigrés, les terroristes admirateurs du groupe État islamique, le capitalisme boursier, les lignes de code informatique de la Silicon Valley, les réseaux sociaux et les produits chinois?

L'essor du sentiment nationaliste

Si la fin du 15ème siècle a vu l’émergence des États-nations en Europe, le début du 21ème est marqué par une inévitable crise de la confiance placée en eux - et à une tentative désespérée de préserver leur pertinence alors qu’un nouvel ordonnancement se fait jour.

Dans de nombreux pays du monde - en particulier parmi les démocraties occidentales - le sentiment nationaliste et antimondialiste est en plein essor.

Frank Luntz, spécialiste américain des sondages, qui a mené des enquêtes dans toute l’Europe, a relevé que les électeurs européens et américains perçoivent de plus en plus la politique comme un choix du tout ou rien entre la mondialisation et l’isolement. "De plus en plus de gens en viennent à rejeter les théories traditionnelles et l’orthodoxie des partis", écrivait-il au début du mois, "ce qui provoque des ravages parmi les hommes et les structures politiques qui se trouvent sur cette trajectoire".

Cette orthodoxie, cet objet de leur mépris, a un nom: le consensus de Washington, un ensemble de croyances politiques et économiques qui ont gagné du terrain au sein des élites comme auprès des occidentaux ordinaires après la fin de la guerre froide.

Le commerce mondial et l’intégration sociale étaient vus comme des jeux gagnant-gagnant à l’échelle mondiale, par l’obtention d’une prospérité croissante reposant sur la créativité partagée que libèrent les nouvelles libertés démocratiques.

De Davos à Downing Street en passant par Cannes, les élites persistent à voir les choses ainsi. Mais le “consensus” se délite dans l’Amérique profonde et dans nombre de quartiers et villes européens.

"Tout est de la faute des étrangers"

La croissance économique stagne. Sur le marché de l’emploi, les concurrents nés à l’étranger sont partout. Les riches sont plus riches que jamais. Les nouveaux arrivants ont une apparence différente, parlent des langues étranges et prient d’une manière qui semble impie voire dangereuse aux locaux.

Ils se posent donc la question, dans ces contrées: qui va les protéger?

Donald Trump, et d’autres du même acabit, apportent une réponse claire et rassurante: tout est de la faute des étrangers. Et ce pays, c’est votre pays, depuis toujours et pour toujours.

Si leurs programmes politiques (pour ce qu’ils valent) diffèrent, ces acteurs partagent certaines méthodes et caractéristiques: la soif de s’accaparer le pouvoir par la division, et non par le rassemblement. Un don pour les formules grossières mais efficaces. La revendication d’une sorte de statut d’"outsider", souvent soutenu par l’histoire familiale, la fortune voire les deux. Du mépris pour les intellectuels et du dédain pour la presse et la liberté d’expression. Un autoritarisme qui trouve sa source dans leurs égos déchaînés. Et une certaine capacité à manier avec cynisme la nostalgie d’une époque plus simple - une époque qui n’a jamais vraiment existé en dehors de l’esprit de leurs partisans.

Le contenu de leurs messages peut quelque peu varier. Le sentiment anti-immigration est une constante à l’échelle mondiale, mais le reste est déterminé par les microclimats de l’économie, de la démographie et de l’histoire.

La fin des empires

donald trump

Nigel Farage du UK Independence Party (UKIP, Parti pour l’indépendance du Royaume Uni) sur scène sous les applaudissements de ses partisans, lors du lancement du manifeste électoral de son parti à Thurrock, en Angleterre, le 15 avril 2015 (ALASTAIR GRANT/ASSOCIATED PRESS).

Oussama Ben Laden a attaqué le World Trade Center parce que c’était, autant que le Capitole ou le Pentagone, le symbole de l’empire américain. Aucun pays - les Êtats-Unis compris - n’a jamais été en mesure de contrôler entièrement sa destinée, ses ressources, son économie ou même ses frontières.

Mais après la Seconde guerre mondiale et la guerre froide, les États-Unis s’en sont approchés, chevauchant le monde comme la Chine dans l’Orient antique (et aujourd’hui moderne); comme Rome il y a deux millénaires; comme la Grande-Bretagne au 19e siècle.

Désormais une confluence de facteurs - du 11 septembre au dépérissement de l’éthique politique en passant par la mauvaise répartition des richesses et la résurgence de la Chine - amène les Américains à perdre leur foi en l’avenir. Pour nombre d’entre nous, il s’agit de la toute première fois.

Même si beaucoup des plus grandes entreprises du monde sont basées aux États-Unis, les sondages montrent que les Américains eux-mêmes doutent que leurs enfants pourront en tirer parti.

Illusions impériales

Faites entrer Donald Trump, avec ses promesses d’argent facile et ses techniques de VRP pour faire passer les bonnes choses pour simples et les mauvaises pour des problèmes dus aux étrangers.

Lorsque Donald Trump déclare son intention de “rendre à l’Amérique sa grandeur”, il exprime effectivement un souhait et un fantasme: renvoyer les États-Unis à une époque où ils étaient certains d’avoir un contrôle absolu sur leur destinée nationale.

Son ragoût toxique de racisme, de xénophobie et de populisme économique ne tient que par la peur hystérique des Américains (blancs) de perdre leur place, non seulement dans le monde mais au sein même de la culture américaine.

Ces illusions impériales, les électeurs du Royaume-Uni, ce pays frère des États-Unis, les ont depuis longtemps perdues. Mais des décennies après que le soleil s’est couché sur leur empire, les plus craintifs d’entre eux persistent à penser qu’ils se battent encore aujourd’hui pour préserver les vestiges des temps anciens.

Nigel Farage, des sujets polémiques au profit d'intérêts politiques

Dans un familier retournement historique, les immigrés venus des lointaines contrées d’un empire disparu - du Pakistan et d’Inde en particulier - accèdent au pouvoir dans l’ancienne cité impériale, Londres. Sa puissance reposait autrefois sur la force de sa marine, et la nation insulaire demeure méfiante à l’égard de l’Europe continentale, tout en y étant pourtant de plus en plus reliée.

Tout ceci alimente le mouvement qui souhaite faire sortir le Royaume-Uni de l’Union européenne, et met sous le feu des projecteurs le chef du UK Independence Party (UKIP, parti de l’indépendance du Royaume-Uni), Nigel Farage, au profil auparavant bien terne.

Nigel Farage a passé 10 ans à marteler que le Royaume-Uni était en fait gouverné par l’Union européenne - et personne ne lui prêtait réellement attention. Et puis, en 2004, il a commencé à parler d’immigration, et des millions d’électeurs se sont réveillés pour l’écouter.

Nigel Farage, député européen qui a été battu à sept reprises aux législatives britanniques, estime que la politique de l’UE sur la liberté de mouvement des travailleurs est le signe le plus flagrant à ce jour que les parlementaires britanniques ont perdu le contrôle du pays.

L’image d’un homme ordinaire au pub

Une pinte de bière dans une main et une cigarette dans l’autre, Nigel Farage cultive l’image d’un homme ordinaire au pub, qui n’a pas peur de dire ce que pensent les “citoyens ordinaires”.

Il n’a pas peur de parler du rôle du Royaume-Uni pendant la Seconde guerre mondiale ou des dangers supposés d’une “Europe sous domination allemande”. Il est tout content d’affirmer, sans le moindre début d’aucune preuve, que des migrants porteurs du VIH arrivent en Grande-Bretagne pour y bénéficier du système de soins.

Les tensions que connaissent le logement, les écoles et le système de santé public sont toutes mises sur le compte d’une immigration incontrôlée. Et même lorsqu’on lui montre que les immigrés contribuent bien plus à l’économie britannique que ce qu’ils en retirent, Nigel Farage ne bouge pas d’un iota.

Il n’hésite pas à faire usage de sujets polémiques pour faire progresser ses intérêts. Nigel Farage affirme que le risque d’agressions sexuelles de masse augmentera dans les rues du Royaume-Uni si la Turquie se voit autorisée à rejoindre l’UE, pointant du doigt les attaques perpétrées en Allemagne par des migrants le soir du Nouvel an.

Si de nombreux électeurs ne décolèrent pas que Nigel Farage joue sur la face sombre de la politique pour son intérêt personnel, beaucoup voient en lui un souffle d’air frais qui bouscule l’élite. Quasiment 4 millions de personnes ont voté pour le UKIP lors des législatives l’année dernière, et seules les bizarreries du système électoral britannique ont empêché le parti d’obtenir plus d’un seul membre à la Chambre des communes.

Idéaux contre réalité

La France et l’Allemagne sont les moteurs jumeaux du “projet européen”, cette entreprise qui vise à constituer une entité démocratique de 500 millions d’habitants entre l’Irlande et les côtes de la mer Noire.

À bien des égards, l’idée a abouti - l’UE est la plus grande entité économique du monde - mais les gouvernements français comme allemand sont cernés par les conséquences de leur propre idéalisme.

Les Français se considèrent comme les gardiens des idéaux des droits de l’homme, et les Allemands restent pour l’essentiel déterminés à prouver au monde qu’Hitler a été une épouvantable aberration au sein d’un peuple dont les réalisations artistiques et scientifiques ont donné naissance à rien moins que la modernité (même si Hitler est né en Autriche, les Allemands savent que c’est à leur pays qu’il sera à jamais associé).

Mais le louable projet d’édifier l’UE sur les plus hautes fondations morales est désormais remis en cause par un contrecoup électoral visant les immigrés et les réfugiés.

En France, cela s’est traduit par la percée du Front national (FN), un parti réactionnaire devenu force politique de premier plan, et qui s’est attiré l’allégeance de plus d’un quarts des électeurs, dans un pays où l’éventail des opinions est très fragmenté.

Le FN soutient la campagne “anti-establishment” de Donald Trump. Mais sa présidente Marine Le Pen, qui opère actuellement un recentrage afin d’atteindre le second tour de l’élection présidentielle de 2017, refuse toute comparaison avec le milliardaire.

“Je ne suis pas américaine... Je défends tous les Français, quelle que soit leur religion”, a affirmé Marine Le Pen, relevant ainsi une divergence entre elle-même et Donald Trump, qui a fait preuve d’une hostilité manifeste à l’égard des musulmans.

donald trump

La présidente du FN Marine Le Pen, lors d’une réunion au siège du parti à Nanterre, le 27 mai 2014 (JACQUES BRINON/ASSOCIATED PRESS).

Donald Trump et ses provocations sont plus facilement associées à l’ancien président du Front national - Jean-Marie Le Pen, le père de Marine, qui minimise l’holocauste (et qui a dit qu’il voterait Trump s’il le pouvait).

Mais d’autres cherchent à revêtir la cape trumpienne, et au premier rang d’entre eux l’ancien président Nicolas Sarkozy. Donné perdant dans la primaire à venir à droite, Nicolas Sarkozy espère ainsi dépasser un Alain Juppé plus clintonien. Il compte combler son retard en menant campagne sur l’immigration et l’identité nationale.

S’il désapprouve peut-être le comportement grossier de Trump et ses idées incendiaires, Nicolas Sarkozy apprécie la stratégie globale de l’homme d’affaires.

“Regardez ce que donnent aux États-Unis les candidats soutenus par l’establishment et les médias, ils sont balayés par les candidats du peuple”, a-t- il déclaré. “Vous verrez, en novembre, ce que cela donnera en France…”

En Allemagne, la chancelière Angela Merkel a mis sa carrière - et l’avenir de l’UE - dans la balance, sur la question de l’obligation morale d’accueillir les réfugiés de Syrie et d’autres pays ravagés par la guerre.

Inévitablement, la réaction s’est initiée en Bavière, autour des proches de Joachim Herrmann, lui-même membre du parlement bavarois et partisan d’une fermeture à toute immigration en général et à celle des réfugiés en particulier.

Bien plus qu’un seul Trump, l’Allemagne voit désormais s’agiter une poignée de Petits Trumps, qui ont réalisé des progrès historiques lors des élections régionales cette année. Leur stratégie médiatique paraîtra familière à quiconque a suivi la campagne de Donald Trump, chargée d’insinuations et de faux-fuyants: ils commencent par des provocations pour faire les gros titres, puis ils calment le jeu.

En Autriche voisine, qui a sa propre histoire en matière de nazisme - mais aucun dirigeant de la stature de Merkel -, les choses sont allées plus loin sur la piste Trump. Le Parti de la libérté, anti-immigration, a connu une progression fulgurante pour jouer les premiers rôles, et le mois dernier son chef, Norbert Hofer, aurait étonnamment pu remporter la présidence, à un pourcent près.

Et maintenant ?

donald trump

Heinz-Christian Strache, président du Parti de la liberté d’Autriche (gauche) encourage Norbert Hofer, candidat à la présidentielle autrichienne (droite) lors d’un rassemblement à Vienne le 22 mai 2016. Norbert Hofer a finalement perdu de justesse cette élection (RONALD ZAK/ASSOCIATED PRESS).

Malgré leur ascension éclair, les Trumpiens ne parviendront pas nécessairement à leurs fins. En Grande-Bretagne, ceux qui veulent rester dans l’UE semblent de plus en plus devoir l’emporter, notamment après le meurtre bouleversant la semaine dernière de l’une de leurs figures de proue, la très populaire députée travailliste du Nord de l’Angleterre Jo Cox.

La note finale, et non l’ouverture

En France, Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy et d’autres ne parviendront sans doute pas à progresser sans se recentrer à un point tel qu’ils en perdraient leurs qualités trumpiennes.

Et aux États-Unis, le mépris égomaniaque dont fait preuve Trump lui-même à l’égard de la décence et même de l’état de droit semble au final avoir quelques conséquences néfastes.

Dans une séquence désastreuse de 10 jours, Trump s’est abandonné à un nombre stupéfiant d’erreurs spontanées. Il a accusé un juge fédéral né aux États-Unis d’avoir un parti pris sur le seul fondement qu’il est d’ascendance mexicaine. Il a ajouté à sa liste noire de médias le Washington Post, un des journaux les plus respectés du pays. Et après un massacre motivé par la haine dans une boîte de nuit gay à Orlando, en Floride, Trump a raté son premier vrai test de candidat à la présidentielle, en tentant de semer encore plus la division plutôt que d’adopter un ton apaisant et unitaire.

Lorsque l’histoire sera écrite, Donald Trump et ceux de son acabit ont toutes les chances d’être dépeints comme la note finale, et non l’ouverture - comme un cri de désespoir plutôt qu’un augure de choses à venir.

La technologie a rendu cette évolution à la fois limpide et inévitable: au bout du compte, nous sommes, sans échappatoire possible, une seule planète et une seule espèce humaine.

Mais l’histoire de la transition n’a pas encore été écrite, et pour l’heure les Trumps du monde entier ne vont pas s’arrêter de discourir sur eux-mêmes.

Avec la participation d’Owen Bennett au Royaume-Uni, Geoffroy Clavel en France et Reuter Benjamin en Allemagne, ainsi que des contributions d’autres éditions internationales du Huffingont Post.

Cet article, initialement publié sur le Huffington Post États-Unis, a été traduit de l’anglais par Mathieu Bouquet.

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