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Facebook Live, tournant dans la revendication d'attentats terroristes

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RÉSEAUX SOCIAUX - Lundi 13 juin au soir, le meurtre à Magnanville dans les Yvelines d'un couple de fonctionnaires de police à l'arme blanche pourrait représenter un tournant dans la méthode jihadiste: la revendication rapide et en direct de ses propres crimes sur les réseaux sociaux.

Retranché au domicile de ses victimes, Larossi Abballa, un Français de 25 ans, s'est revendiqué du groupe Etat islamique lors des négociations avec le RAID. Il s'est ensuite filmé via Facebook Live, l'outil de diffusion de vidéo en direct du réseau social, durant 13 minutes selon le journaliste David Thomson ainsi que CNN. Il y réaffirme son allégeance à Daech qui a rapidement désigné ce dernier comme l'un de ses combattants.

C'est à 20h52 lundi que Larossi Abballa aurait lancé sa retransmission sur son compte Facebook, selon le journaliste spécialiste du jihadisme, David Thomson. Dans sa vidéo de 13 minutes disponible sur le compte du terroriste, depuis désactivé, on pouvait y voir notamment le bébé de 3 ans du couple assassiné. "Le bébé est derrière lui, sur le canapé, décrit David Thomson qui a pu visionner les images. Après avoir tué ses parents, il dit: 'Je ne sais pas encore ce que je vais faire avec lui". Selon le spécialiste, "l'auteur des assassinats a posté sur Facebook les photos de ses victimes" et "un long message de revendication". Des éléments dont l'enquête s'est saisie.

La nouvelle stratégie de Daech

Dans ce message vidéo, Larossi Abballa aurait appelé à tuer "les policiers, les gardiens de prisons, les journalistes, les rappeurs" dont il aurait "cité de nombreux noms". Au cours de la vidéo, l'auteur présumé de l'attentat explique avoir "répondu favorablement à Cheikh Adnadi", le porte-parole de l'EI, promettant de faire de l'Euro un "cimetière".

Pour Mathieu Guidère, professeur des universités, islamologue et spécialiste du terrorisme, Daech a totalement revu sa stratégie de communication à la suite des dernières attaques commises en Europe. "Après les attentats de novembre ou de Bruxelles, l'Etat islamique -notamment son ministère de l'information- s'est aperçu qu'il dépendait beaucoup des médias traditionnels pour la revendication, explique-t-il au HuffPost. Celle-ci pouvait donc être longue, ce qui a provoqué des critiques. Pour y remédier, le porte-parole de l'EI a décidé de se passer des médias traditionnels. Il a demandé à tous les soldats de revendiquer directement son action en postant une preuve. C'est le cas en Irak, en Syrie, comme en Occident". Et c'est le cas avec ce Facebook Live de Larossi Abballa, qui a utilisé l'outil qu'il avait sous la main.

Au cours de la nuit, Daech a revendiqué le meurtre du couple de fonctionnaires de police via son agence de presse A'Maq, dont le communiqué, court mais précis, a été relayé sur Twitter.

D'après Mathieu Guidère, cette nouvelle forme de revendication rapide est "probablement l'évolution la plus importante" récente au sein de Daech. "On le sait, le terrorisme ne fonctionne que par la médiatisation car si le meurtre n'est pas revendiqué, ça reste un homicide très grave, avait expliqué le spécialiste des questions de jihadisme mardi matin sur France Inter. Cette médiatisation, c'est la clé de voûte".

Cette immédiateté de la revendication rappelle celle de l'attentat d'Orlando (Floride) dans un bar gay commis dimanche par Omar Mateen. Comme Larossi Abballa à Magnanville (Yvelines), il avait appelé les forces de l'ordre pour prêter allégeance à Daech avant la revendication officielle du groupe terroriste. "On a là une situation qui est relativement proche à celle de la tuerie d'Orlando", a confirmé mardi Nicolas Hénin, spécialiste des questions de jihad sur BFMTV. Dans l'heure qui suit cet appel, l'agence A'Maq, l'un des organes de communication de Daech, publie un communiqué désignant le perpétrateur comme un combattant de l'Etat islamique".

Interrogé par Itélé, Alain Rodier, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), explique que l'enquête doit permettre de savoir si Larossi Abbala n'était pas en "contact d'une manière ou d'une autre avec la centrale terroriste" pendant sa prise d'otages. Peut-être sur les réseaux sociaux?

Que peut faire Facebook?

La consultation du compte Facebook de Larossi Abballa a permis d'en savoir un peu plus sur sa personnalité. Selon Europe 1, le terroriste présumé avait récemment publié des messages de soumission à Daech. Le 26 mai dernier, il aurait changé sa photo de profil et de couverture consacrées à son entreprise de restauration, Dr. Food, pour les remplacer par un fond noir. Enfin, le jour même de l'attaque, il aurait posté une "photo complotiste sur le logo de l'Euro 2016".

Plutôt actif sur le réseau social, il y postait également des courtes vidéos d'humeur, comme celle-ci dans laquelle il s'était plaint de l'attitude de certains clients.

Cette présence sur les réseaux sociaux comme Facebook est une pratique très rependue parmi les radicalisés et les jihadistes. Après les attentats du 13 novembre, les médias ont découvert qu'Abdelhamid Abaaoud, l'un des cerveaux des attaques de Paris publiait régulièrement des photos et des vidéos sur son compte. Sur les réseaux sociaux, il documentait sa vie quotidienne en Syrie et n'hésitait pas à y démentir des informations qu'il jugeait fausses.

Selon la RTBF, si Adelhamid Abaaoud a réussi à échapper à la police après les attentats déjoués de Vervier le 16 janvier 2015, "c'est parce qu'ils le croyaient mort". C'est "une technique de plus en plus utilisée par les jihadistes qui se savent surveillés, explique le média. Ils se font passer pour mort au combat sur les réseaux sociaux, et réapparaissent plus tard dans la vie réelle, parfois sous une autre identité".

Pour les autorités comme pour les médias, Facebook est ainsi une véritable mine d'or sur laquelle sont notamment disponibles les photos de profil qui permettent de mettre un visage sur le nom des jihadistes.

Facebook peut-il empêcher la diffusion de contenus liés au terrorisme? En février dernier, le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve avait appelé les géants de l'Internet dont Facebook à s'impliquer davantage pour "une meilleure coordination dans la lutte contre la propagande et le recrutement terroriste sur Internet". Accusé de laxisme, Facebook avait affirmé que les groupes qui font l'apologie "d'activités terroristes, d'organisations criminelles ou qui promeuvent la haine" seraient interdits et supprimés.

En mai dernier, Facebook avait signé un code de bonne conduite les engageant à lutter contre les propos haineux sur son service en ligne, tout comme Twitter, Youtube et Microsoft. L'entreprise s'était engagée à "avoir des procédures claires et efficaces pour examiner" les signalements de "discours de haine illégaux" et à les supprimer en moins de 24 heures.

Dans le cas du double meurtre de Magnanville, le compte Facebook de Larossi Abballa n'a été désactivé que plusieurs heures après la diffusion en direct de sa vidéo de revendication. En 2015, Facebook avait affirmé vouloir "attendre de ses utilisateurs qu'ils indiquent clairement leur intention afin de les aider à mieux comprendre pourquoi ils partagent le contenu en question". Confronté à ce problème de radicalisation en ligne depuis quelques années, le réseau social et ses modérateurs fait face à une lourde tâche, devant son milliard et demi d'utilisateurs.

Contacté par le HuffPost France, Facebook n'a pas donné suites à nos demandes.

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