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Le témoignage d'une Marocaine convertie relance le débat sur les Marocains chrétiens

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LIBERTÉ RELIGIEUSE - Depuis la diffusion, il y a quelques jours, du premier épisode de l’émission "Marocain et Chrétien", les Marocains convertis au christianisme sont à nouveau sous le feu des projecteurs. Dans ce premier épisode largement commenté sur les réseaux sociaux, Imane, une Marocaine de père sahraoui et de mère amazighe, témoigne à visage découvert de sa conversion.

Pendant près de cinq minutes, la jeune femme tente d’expliquer que son appartenance à la foi chrétienne ne l'empêche pas "d’aimer son pays autant que ses compatriotes", et réfute le terme de "gaouri", réservé aux chrétiens étrangers vivant au Maroc. Sur YouTube où la vidéo a été diffusée, certains accusent Imane de faire du prosélytisme en se retranchant derrière l’argument patriotique.
Selon les rares chiffres, non-officiels, ils seraient près de 8.000 à avoir embrassé la religion catholique

Mais au-delà des réactions, qui oscillent entre compréhension et indignation, que sait-on vraiment des Marocains convertis au christianisme? Selon les rares chiffres, non-officiels, ils seraient près de 8.000 à avoir embrassé la religion catholique. En revanche, peu de détails filtrent sur le profil des Marocains convertis, qui vivent pour la plupart leur foi dans la clandestinité.

Une clandestinité pour se protéger de la loi

Bien qu'aucune loi n'évoque clairement l’apostasie, le code pénal interdit toute forme de prosélytisme. Dans son article 220, il punit d'une peine d'emprisonnement pouvant aller jusqu’à trois ans de prison, "quiconque emploie des moyens de séduction dans le but d'ébranler la foi d'un musulman ou de le convertir à une autre religion, soit en exploitant sa faiblesse ou ses besoins, soit en utilisant à ces fins des établissements d'enseignement, de santé, des asiles ou des orphelinats".

Cet article a souvent été appliqué dans plusieurs cas d'expulsion d'étrangers accusés de prosélytisme auprès de Marocains. Dans l'arsenal législatif, une fatwa du Conseil supérieur des Oulémas datant de 2013 punit de la peine de mort, tout Marocain qui quitterait la religion musulmane pour embrasser une autre religion.

Aucun responsable d’église n’accepterait de baptiser un Marocain ou de l’autoriser à participer à un office religieux.

Aussi, les Marocains convertis ne peuvent être admis dans les nombreuses églises que compte le royaume. "Aucun responsable d’église n’accepterait de baptiser un Marocain ou de l’autoriser à participer à un office religieux. Les convertis marocains sont obligés de communier dans des églises de maison. Une clandestinité qui est plus le résultat de la pression sociale que de la loi marocaine", nous confie sous couvert d'anonymat un spécialiste des questions religieuses basé au Maroc.

Sortir de la clandestinité peut s'avérer complexe pour les Marocains convertis. Fadi, un Marocain chrétien évangélique, que le HuffPost Maroc avait rencontré, expliquait que sa conversion avait été l'aboutissement d'un long processus personnel, après quatre ou cinq ans de réflexion. Pour sa famille, son "coming-out" avait été un choc. "Selon eux, soit je n'avais pas compris l'islam, soit j'étais motivé par un mariage pour gagner de l'argent avec une étrangère qui m'imposait la conversion, soit par un passeport pour émigrer", racontait-il. Si ses parents et ses deux frères ont fini par accepter sa conversion et garder un contact avec lui, ce n'est pas le cas de ses beaux frères qui "ont menacé de l'assassiner".

La Constitution en avance sur l'acceptation sociale de la conversion

"La nouvelle Constitution garantit le droit au libre exercice du culte. Mais dans les faits, les chrétiens ne peuvent vivre leur foi qu'à condition de ne pas être Marocains et de ne pas s’adonner au prosélytisme", poursuit notre interlocuteur. D’un autre côté, une femme chrétienne peut épouser un homme marocain, mais elle ne pourra pas hériter de lui lorsqu’elle sera veuve et ne pourra pas transmettre d’héritage à ses enfants, considérés comme des musulmans.

Les nouveaux convertis "n'osent pas en parler, pas même à leurs familles. Ils célèbrent la messe en secret. Bien sûr, tout le monde devrait être libre de penser et de croire ce qu'il veut. La liberté de conscience est garantie par la Constitution, mais le code pénal n'a pas encore été adapté à cela. La liberté de religion signifie fondamentalement la liberté d'être musulman, pour les Marocains", avait expliqué, en mars 2015 au magazine Vice, l'ancienne présidente de l'Association marocaine des droits de l'homme (AMDH) Khadija Ryadi.
C'est un débat important, parce que ce n'est pas une bonne chose que les chrétiens prient en secret

"La conversion n'est pas interdite, mais pour lancer une école chrétienne, prier ouvertement, créer une association, organiser une fête chrétienne, voilà qui est problématique. C'est un débat important, parce que ce n'est pas une bonne chose que les chrétiens prient en secret. Si nous voulons que les musulmans puissent être en mesure de pratiquer leur foi librement en Europe, nous ne pouvons pas nier les droits des chrétiens dans les pays musulmans", estime une spécialiste des questions religieuses.

Rik Goverde, journaliste néerlandais récemment expulsé du Maroc, a écrit, dans un reportage consacré aux chrétiens marocains, que "la tolérance religieuse au royaume est sélective". Selon le journaliste, en plus des musulmans, elle profite aux marocains juifs, lesquels sont très respectés, et peuvent vivre leur foi le plus librement. La tolérance, ajoute-il, profite également aux chrétiens étrangers, les Européens et les Subsahariens, mais serait presque inexistante vis-à-vis des Marocains convertis au christianisme.

Les choses pourraient néanmoins changer. De convertis clandestins, les chrétiens marocains tentent de s’affirmer de plus en plus, aidés par l'émergence de pages Facebook et de sites dédiés aux Marocains convertis à la religion du Christ. Récemment, un groupe de Marocains convertis a demandé au roi Mohammed VI, en sa qualité de commandeur des croyants, l’autorisation de célébrer leurs fêtes de fin d’année dans des églises officielles et privées. Au-delà de cette demande au roi, ils espèrent un jour, pouvoir vivre librement et pleinement leur foi. Une prise de parole qui augure des avancées?

Ces Marocains convertis devenus célèbres

brother rachid

C’est l’un des Marocains convertis les plus connus. A 45 ans, Brother Rachid est aujourd’hui l’animateur télévangéliste marocain le plus connu dans le monde. L’homme s’est exilé dans les années 2000 aux Etats-Unis, où il anime en arabe l’émission "Sou’âl jariî" (Question audacieuse) sur la chaîne Al Hayat TV. Né dans une famille musulmane originaire de la région de Doukkala, Brother Rachid s’est converti au christianisme en 1990, à l’âge de 19 ans, avant de s’exiler au pays de l’Oncle Sam. Aujourd’hui, il est très suivi sur les réseaux sociaux par ses coreligionnaires marocains. Brother Rachid est marié à une Marocaine, elle aussi convertie, et a 3 enfants.

Avant lui, un autre Marocain avait "osé" embrasser la religion chrétienne. Né en 1904 dans la haute noblesse musulmane fassie, Mohamed Ben Abdeljalil a appris le Coran à l’Université Al Quaraouiyine à Fès, et a même accompagné ses parents lors de leur pèlerinage à la Mecque. Seulement, à la stupéfaction générale, Abdeljalil se fait baptiser Jean en 1928, avec pour parrain l’islamologue français Louis Massignon. Jean Mohamed Ben Abdeljalil devient même prêtre, et a prêché pour la conversion de musulmans. Nous sommes alors en pleine période de protectorat et sa conversion fait scandale, au point de faire l’objet d’une note confidentielle des services français. L'homme est mort en 1979, presque abandonné par toute sa famille.

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