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Alcoolisme, toxicomanie, boulimie... Comment les jeûneurs gèrent leurs addictions pendant le ramadan

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JOINT CANNABIS
Alcool, drogue, nourriture... Comment les jeûneurs gèrent leurs addictions pendant le ramadan | Shutterstock / Kuzma
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RAMADAN - Mercredi soir, au sous-sol d'un supermarché de Rabat. A quelques jours du début du ramadan, le rayon alcool est pris d'assaut par une cinquantaine de personnes venues faire leurs provisions avant que les débits de boissons alcoolisées ne ferment leurs portes pendant quarante jours.

Dans les sacs en plastique noir qui se bousculent à la caisse, de quoi tenir jusqu'à la période post-aïd pour les déjeûneurs, et pendant les cinq jours qui précédent le ramadan pour ceux qui le font. Pour certains addicts, qu'ils soient alcooliques, toxicomanes ou boulimiques, le mois sacré s'annonce rude.

Crise de foi

"Vous savez, la foi est plus grande que l'addiction", tempère Farid Tadlaoui, gastro-entérologue à Casablanca, qui reçoit de nombreux patients boulimiques dans son cabinet. Pour lui, mis à part "les gens qui disent faire le jeûne mais ne le font pas", ceux qui décident vraiment de faire le ramadan "arrivent à réguler leur frénésie alimentaire et à maîtriser leurs penchants", explique-t-il.

"Le problème, c'est qu'ils transposent bien souvent leur boulimie au soir""Le problème, c'est qu'ils transposent bien souvent leur boulimie au soir", compensant le jeûne de la journée par un excès de nourriture après le f'tour. "Idem pour les fumeurs, qui ont tendance à fumer trois paquets de cigarettes à la rupture du jeûne", ajoute-t-il. "Malheureusement, pour les vrais addicts, même la foi ne sauve pas", admet le médecin, qui avoue que parler d'addictions pendant le ramadan reste bien souvent tabou.

Pour Mohammed*, qui gère les Alcooliques anonymes de Rabat, petit groupe de soutien informel qui se réunit de temps à autre dans la capitale, "même si les gens sont très alcooliques, ils arrivent généralement à tenir car le mois de radaman implique un changement psychologique, de nouvelles habitudes et une transformation de la journée", explique-t-il.

"Ils savent de toute façon qu'au bout d'un mois, tout redeviendra 'légal' et qu'ils pourront recommencer à boire", ajoute-t-il, concédant que cela entraîne souvent "des frustrations et des bagarres". "Il y a néanmoins une évolution dans le bon sens depuis l'ouverture de plusieurs centres d'addictologie dans le royaume. Dans les années 90, on ne reconnaissait même pas qu'on avait un problème avec l'alcool au Maroc".

Substitution et compensation

Si aucune étude épidémiologique n'existe sur la gestion des addictions par les jeûneurs pendant le ramadan, pour Jallal Toufiq, directeur de l'Observatoire national des drogues et addictions (ONDA) et directeur de l'hôpital psychiatrique Ar-razi de Salé, des indicateurs indirects et des observations cliniques peuvent tout de même donner quelques éléments de réponses sur le sujet. "Mais il faut éviter toute généralisation", précise-t-il.

"Certains accros à l'alcool se rabattent sur des substituts comme les benzodiazépines" Ainsi, certains accros à l'alcool, qui arrivent parfois à arrêter de boire un mois voire quarante jours avant le ramadan, se rabattent, pendant le mois sacré, sur des substituts comme les benzodiazépines, médicaments principalement utilisés comme anxiolytiques servant à compenser le manque d'alcool, ou sur du cannabis ou des tranquillisants, pris à la rupture du jeûne.

Pour les fumeurs de cannabis - comme pour les boulimiques - c'est surtout le soir qu'ils se focalisent sur leur addiction. "Ils commencent à fumer intensément après le f'tour, de même que les addicts à la cigarette, qui fument juste avant de rompre le jeûne ou juste après, ainsi qu'au lever du jour, au moment du shour", explique le spécialiste qui souligne les effets "catastrophiques" de cette habitude pour l'estomac - et pour le corps en général.

"Pour ceux qui sont aux comprimés, le ramadan ne change pas vraiment leurs habitudes, ils continuent de les prendre le soir. Pour les cocaïnomanes, c'est plus difficile de savoir, même s'ils auraient plutôt tendance à retarder également leurs prises", ajoute-t-il.

Paradoxalement, les centres d'addictologie ne reçoivent pas forcément plus de patients pendant le ramadan. "On en reçoit même moins. Cela peut s'expliquer notamment par le fait que les gens ont tendance à vouloir rester chez eux en famille et éviter l'hôpital, aussi pour des questions budgétaires. Le budget alimentation prend le dessus sur le budget santé pendant ce mois", explique le psychiatre.

Nouveau départ

Mais le ramadan n'est pas qu'un catalyseur de frustrations pour les addicts. A l'instar du 1er janvier, que les fumeurs choisissent souvent comme date-clé pour arrêter la cigarette, le mois sacré est une période propice à la diminution de prises de substances addictives, voire même à leur arrêt complet.

"Pour une partie de la population, c'est l'occasion d'arrêter l'alcool et/ou le tabac", note Jallal Toufiq. "Beaucoup de patients nous disent qu'ils attendront le mois de ramadan pour en finir avec leurs addictions".

Les addictions en chiffres

Selon les données de l'Observatoire national des drogues et addictions (datant de 2014), environ 800.000 Marocains sont consommateurs de drogues (hors tabac), soit entre 4 et 5% de la population de plus de 17 ans. 95% de ces usagers consomment du haschich.

Le tabac est la drogue la plus consommée au Maroc, suivie du cannabis, de l'alcool, des benzodiazépines détournées de leur usage, de la cocaïne, de l'héroïne, des solvants et autres colles, puis des amphétamines.

Entre 50.000 et 70.000 Marocains, au moins, présenteraient un usage problématique d'alcool. Au moins 20.000 Marocains sont usagers de cocaïne, et autant souffrent d'un usage d'héroïne (dont au moins les deux tiers le feraient par voie injectable). Enfin, la prise d'amphétamines, surtout l'ecstasy et la MDMA, se voit essentiellement dans les clubs et boîtes de nuit (pas de données précises).

Interdite en principe dans le droit aux musulmans toute l'année par un dahir datant de 1967, la vente d'alcool aux Marocains non juifs pendant ramadan expose les responsables d'établissements disposant d'un débit de boissons à une peine allant d'un à six mois d'emprisonnement et une amende de 300 à 1.500 dirhams.

*Le prénom a été modifié

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