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"Ils sont partout" : rire des clichés racistes, pourquoi les films américains y arrivent-ils mieux que les français?

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CLICHES RACISTES
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CULTURE - Le film d’Yvan Attal, “Ils sont partout” sort ce mercredi 1er juin en salles françaises. C'est une comédie humoristique qui passe en revue les clichés antisémites accrochés à la peau des juifs. Le film tient le pari: on rit du pire, parfois un peu jaune, mais c’est là tout l’enjeu. Il réussit un tour de force quand beaucoup de comédies françaises sur le même thème ont échoué.

Les dernières en date, “Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu?” (2014) ou bien “Case départ” (2011), sont pétries de bonnes intentions, mais “ne dépassent pas le cliché, voire le valorisent”, selon les propos d’Isabelle Boni-Claverie, réalisatrice du documentaire “Trop Noire pour être française”, blogueuse sur le HuffPost.

“Dans ‘Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu?’, ceux qui se retrouvent dans la position morale la meilleure, sont les membres de la famille réactionnaire, bourgeoise et blanche”, analyse-t-elle. “Et pour 'Case départ', alors qu’on peut compter sur les doigts d’une main les films français sur l’esclavage, on se retrouve avec une comédie qui finit par reproduire et légitimer les stéréotypes attachés aux Noirs.”

Des clichés suffisamment grotesques

Pourquoi les comédies françaises sont-elles si gauches quand il s’agit d’aborder le racisme ou l’antisémitisme? “La vérité si je mens” est un bon exemple d’étalage de clichés (les juifs séfarades vivent dans le luxe, ne parlent que d’argent et de sexe et sont des entourloupeurs), avec une morale à faire pâlir Kant: ils sont bizarres mais sympas quand même, les juifs du Sentier. Un humour qui n'a pas plu à tout le monde malgré le succès du film.

Aux Etats-Unis, ce type de comédie crée moins de polémiques. Il existe comme une facilité à parler de ces thèmes graves avec légèreté, sans jamais tomber dans la beauf attitude. Est-ce parce qu’ils lissent tout pour plaire à tous les publics? Cette hypothèse est peu probable, si on s’intéresse au film d’Etan Coen, “En taule, mode d’emploi”, sorti en janvier 2016. Il met en scène Will Ferrell, trader condamné à de la prison, qui demande à un garagiste noir de lui apprendre les rudiments de la zonzon, persuadé qu’il a déjà été incarcéré, puisqu’il est noir. Le cliché est suffisamment grotesque et caricatural pour ne pas lever la moindre ambiguïté.

La comédie “Dear White People” est aussi emblématique. “Elle épingle avec beaucoup d’humour et sur un ton sarcastique, le racisme de jeunes étudiants bourgeois blancs, amateurs de soirées “blackface” où ils se griment en Noir, analyse Isabelle Boni-Claverie. Mais le film ne s’arrête pas là, parce qu’il met sur le devant de la scène les complexes identitaires auxquels certains jeunes Noirs sont confrontés, comme cette étudiante qui intègre tous les codes de l’élite blanche, persuadée que c’est la meilleure manière de réussir.”

Rire et réfléchir… Les Etats-Unis s’inscrivent dans une tradition comique à la fois explicite et potache, qui souffre moins la critique. Les films d’Eddy Murphy dans les années 1980 et 1990, comme “Un fauteuil pour deux” ou “Une défense canon” ont décomplexé les Américains sur la possibilité de rire du racisme franchement et sainement. Richard Pryor lui avait ouvert la voie en jouant des rôles comiques qui auraient pu être attribués à des Blancs. Comme si la différence de couleur de peau ne devenait plus que visuelle.

Les Américains plus à l'aise avec l'humour sur le racisme?

En France, l’humour gras et parfois à la limite du racisme n’empêche pas le public de payer sa place. “Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu” a totalisé 12,3 millions d’entrées. Les spectateurs sont demandeurs de ce sujet, ils veulent qu'on leur parle du racisme, parce qu'il fait partie de leur quotidien. "Mais ils seraient mieux servis si ces films laissaient davantage d'espace à la réflexion et à la réalité", considère Isabelle Boni-Claverie.

"Le système de financement des films est très favorable aux comédies, explique David Poirot-Gozlan, producteur chez Thelma Films, et peu de réalisateurs en France sont suffisamment talentueux pour traiter de sujets qui ne supporteraient pas la médiocrité".

Pourquoi la réflexion est-elle reléguée au second plan dans les comédies françaises? Pourquoi les Américains semblent-ils plus à l’aise sur ces sujets, bien qu’ils ne soient pas moins racistes que nous?

En France, on cache les mauvais épisodes de l'Histoire sous le tapis

“Notre rapport à l’Histoire est différent, explique le sociodémographe Patrick Simon, directeur de recherche à l’Ined (Institut national d’études démographiques), interrogé par le HuffPost. Dans le cas de la France, les épisodes peu glorieux comme Vichy, la colonisation ou la Guerre d’Algérie, sont cachés sous le tapis une fois l’orage passé. Ce qui nous empêche de nous approprier ces événements et de les incorporer à notre quotidien”.

“Aux Etats-Unis, continue le chercheur, il existe une conviction forte selon laquelle la société toute entière est tenue pour responsable du racisme. Alors qu’en France, la République est au-dessus de cela, comme s’il n’y avait que des responsabilités individuelles et que les structures collectives étaient vertueuses, absolument. Ainsi, le racisme ne serait produit que par l’ignorance de chacun. Pourtant, c'est bien l’ensemble de la société qu’il faut aiguiller".

Et puis, les Américains sont finalement devenus moins tolérants que les Français sur le racisme, remarque le sociologue. “Ils noient de moins en moins le poisson, explique-t-il, ils se confrontent à la réalité. Le fait est que les micro-agressions quotidiennes envers les Noirs ne passent pas inaperçues. Et les violences policières ont déclenché des séries d'émeutes dont celles de Ferguson fin 2014.

Les Etats-Unis, antiracistes mais pas trop

Si Hollywood réussit à faire croire que ce pays est conscient de ses travers racistes, que le melting-pot peut l’emporter, c’est aussi parce que les studios américains emploient des gens du monde entier. “Hollywood est un syncrétisme de tous les talents, remarque Kristian Feigelson, sociologue à l’Ircav (Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel), Sorbonne-Paris III, interrogé par le HuffPost. Anglais, Allemands, Japonais, Chinois, travaillent ensemble. Avec des forces de travail si homogènes, cela finit par déteindre sur les films qu’ils produisent.

Mais n’allons pas faire des Etats-Unis l’eldorado des antiracistes. “Il existe de nombreux films américains à connotations nauséabondes, rajoute Kristian Feigelson. L’un des plus spectaculaires, dans la filiation WASP à 'Naissance d’une Nation' (1915) de D.W Griffith justifiant alors l’esclavage des Noirs, sera plus tard 'La passion du Christ' (2004) de Mel Gibson, un des plus rentables du cinéma, mais aussi historiquement faux et avec des relents antisémites."

D'autant plus que les Oscar n'ont pas brillé ces deux dernières années avec l'absence totale de Noirs nominés dans les catégories Meilleur acteur et Meilleure actrice. Ils reflètent les travers de l'industrie du cinéma, desquels elle a un mal fou à se départir.

Pour Nathalie Dupont, maîtresse de conférences en civilisation américaine à l’ULCO (Université du Littoral, Côte d’Opale) et spécialiste du cinéma américain contemporain des Majors, “les gros films hollywoodiens sont des machines à rapporter des parts de marché aux studios et à se vendre à l’étranger. Or, l’humour est une donnée difficile à exporter, d'autant que les studios ont une manière bie à eux de segmenter le public: les jeunes, les vieux, les femmes et les hommes. Alors de l’humour sur le racisme, les producteurs vont préférer en saupoudrer leurs films”. Ou bien laisser à des producteurs indépendants le soin de travailler sur le dernier Tarantino, “Les huit salopards”, un medley de fines blagues sur le racisme et de mares de sang.

“Les Noirs ont été présentés comme des enfants pendant longtemps, précise la chercheuse. ‘Naissance d’une nation’ de Griffith avait fait scandale à sa sortie en 1915. Dans ce film, aujourd’hui encore décrit comme un chef-d’oeuvre, les Noirs étaient décrits comme abjects, tels des singes faits pour se marrer et danser. Il a fallu attendre l’un des premiers films de Sidney Poitier, ‘Devine qui vient dîner ce soir’, pour enfin voir un Noir habillé correctement et bien sous tous rapports. Un peu trop d’ailleurs.”


Naissance d'une nation ( 1915 - film muet... par claudeaubanel

OSS 117, la comédie qui tombe à pic

Et puis la France ne passe pas son temps à rire avec ses racistes au lieu d’offrir plus d'espace aux victimes. Elle est aussi le pays d’un Michel Hazanavicius qui réalise en 2006 “OSS 117: Le Caire, nid d’espions”, sur les clichés sur les Arabes et la colonisation et “OSS 117: Rio ne répond plus” deux ans plus tard, au sujet des lieux communs sur les juifs. “Ces deux films ont été un vrai soulagement, admet le producteur David Poirot-Gozlan. L’inexactitude -et parfois le ridicule- du regard français sur l’histoire, incarné par Jean Dujardin, était enfin mis en scène et l’on pouvait s’en moquer.” Cette fois, les clichés ciblaient le haut du panier, version 4e République.

Ces deux films, drôles mais justes et cruels, ont sans doute ouvert la voie à Yvan Attal. “Ils sont partout” est ainsi un savant mélange de dérision, de réflexion et de prise avec l’actualité. L’humour, après tout, comme le dit Yvan Attal, “reste la meilleure manière de désarmer les imbéciles”.

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