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Villes nouvelles: Entre erreurs stratégiques et tentatives de rattrapage

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VILLES - Nous sommes à Tamensourt, un jour de semaine, il est bientôt 15 heures, et en dehors de quelques adolescents du lycée Al Mansouria, qui ont peut-être séché les cours, pas un chat ne circule dans la rue. Les commerces sont rares, les équipements aussi. La ville nouvelle a des allures de ville fantôme.

Aménagée depuis 2004 par le groupe Al Omrane pour un budget de près de 40 milliards de dirhams, la cité qui se situe à sept kilomètres de la capitale touristique n'a pas tenu ses promesses. Elle se présente comme une cité dortoir de 1930 hectares qui abrite quelque 30.000 habitants permanents et 25.000 occasionnels, selon les chiffres annoncés par El Bachir Hammoumi, directeur d'Al Omrane Tamensourt.

Et la voisine de Marrakech, n'est pas un cas isolé. D'autres villes nouvelles comme Tamesna peinent à faire leurs preuves. Dans son dernier rapport, publié en mars, la Cour des comptes n'a d'ailleurs pas manqué de critiquer de nouveau Al Omrane, cette fois pour sa gestion de Tamesna, qui se trouve à proximité de Temara et Aïn Atiq, dans la région de Rabat.

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Plan de la nouvelle ville de Tamesna

Pour l'établissement dirigé par Driss Jettou, les problèmes que connait Tamesna remontent aux premières étapes de l'aménagement de cette nouvelle cité. "Tamesna n'a pas disposé des paramètres nécessaires pour sa réussite", tranche le rapport.

Et pour cause, le cadre juridique censé définir les contours d'une ville nouvelle est absent, hormis une circulaire datant de 2005. Aussi, la gestion de Tamesna a été confiée à une commune rurale qui n'a ni la capacité logistique ni les fonds nécessaires pour assurer cette tâche. Ce qui fait que c'est Al Omrane qui essaie d'assurer, tant bien que mal, l'entretien de la ville, alors que cette fonction ne rentre pas dans ses prérogatives.

"Souvent, on a tendance à comparer une ville nouvelle à une ville ancienne pour établir le bilan. Et ce n'est pas logique. Les villes anciennes ont plusieurs siècles d'existence. On ne peut pas dresser un bilan d'étape avant au moins 30 ou 40 ans", se défend Hicham Berra, directeur de la politique de la ville au ministère de l'Habitat quand on l'interroge sur le bilan annoncé de la politique des villes nouvelles, tout en reconnaissant certaines "erreurs".

Une politique précipitée

Le lancement de la politique des villes nouvelles s'est-elle faite dans la précipitation? Pour Abdelghani Tayyibi, directeur de l'Ecole nationale d'architecture de Marrakech, cela ne fait aucun doute. "On ne peut pas construire des villes rapidement. Il faut prendre un temps de réflexion où l'on se concentre sur la culture, l'usage et le rapport de l'homme à son environnement. Ces projets ont été lancés de manière hâtive sans prendre en considération le facteur temps."

La précipitation donne souvent lieu à des erreurs d'appréciation. En évoquant la politique des villes nouvelles lancée par l'Etat depuis bientôt douze ans, le directeur de la politique de la ville au ministère de l'Habitat Hicham Berra a quelques réserves et reconnaît des "erreurs" que le plan de relance, lancé à partir de 2012, est censé rattraper.

"Le choix du site s'est fait selon les orientations du schéma national de l'aménagement du territoire. Ce document a identifié des bassins pouvant être des réceptacles de la croissance urbaine", rappelle Hicham Berra, qui reconnaît que les sites n'étaient pas décidés de manière optimale, mais que le choix n'était pas évident. "On n'allait pas exproprier les gens pour faire une ville nouvelle. Il fallait donc se diriger vers des terrains appartenant à l'Etat."

"C'était une réponse facile à la croissance urbaine. L'emplacement de ces villes s'est fait au gré des opportunités foncières", répond Wafae Belarbi, architecte et géographe qui travaille sur la question de la marginalité urbaine. Elle explique cette erreur de départ par "la néolibération du secteur". "L'Etat a fourni le terrain et a délégué aux investisseurs privés à travers Al Omrane l'édification de la ville", souligne-t-elle.

Un choix qui n'a pas été sans conséquences: enclavement, raccordement aux infrastructures et problèmes au niveau des liaisons assurées par les transports en commun sont des problèmes qui ont vite fait surface. Des dérèglements que le plan de relance a identifié et qu'il entend bien rattraper.

Trouver une vocation à la ville

Mais les villes nouvelles marocaines sont-elles pour autant un échec? Pour mieux cerner ce qui ne fonctionne toujours pas, autant revenir sur la définition même d'une ville. Une notion qui varie selon les écoles de pensée. "Une ville est la rencontre de dynamiques, de tensions, d'histoires et de cultures sur un territoire donné", répond Driss Kettani, architecte installé à Casablanca, qui souligne que "l'on peut difficilement parler de ville lorsque la vie peine à s'installer".

Et Tamesna, comme Tamensourt, peinent toujours à faire preuve d'indépendance, élément clé pour parler de ville. "D'un point de vue pratique, ces villes ne répondent pas aux critères d'une ville. Elle manquent d'autonomie", explique Wafae Belarbi. Cela s'explique notamment par l'absence d'une dynamique économique dans ces nouvelles cités. Sans activités créatrices d'emploi, la ville nouvelle n'est qu'un dortoir pour sa voisine bien installée.

"On s'est focalisé uniquement sur le logement, sans trouver une vocation à la ville", se désole l'architecte qui évoque la ville de Cergy-Pontoise comme exemple à suivre. Une ville nouvelle française construite à partir des années 1970 et qui représente actuellement l'une des villes estudiantines les plus actives de l'Hexagone. Une identité qui lui a été conférée depuis son lancement.

Encore une fois, le directeur de la politique de la ville, en fonction depuis janvier 2015, ne peut qu'approuver. "La dynamique économique n'a pas été prise en compte. Au départ, on s'est principalement concentré sur le logement", reconnaît-il. Une erreur que le ministère de l'Habitat souhaite rattraper avec son plan de relance, dont l'échéance est fixée pour 2017.

Seule Sahel-Lakhyayta (en périphérie de Casablanca) semble sortir de ce schéma de ville dortoir. "Depuis le début, nous voulions en faire une plate-forme logistique", déclare Berra qui insiste sur le fait que son ministère a compris "qu'il fallait une locomotive économique et de l'habitat pour accompagner cette dynamique, et non l'inverse".

Limiter les dégâts

Dans ce cadre, 1,35 milliard de dirhams a été alloué à Tamensourt. Au programme, une longue liste de projets dont le plus coûteux et certainement le plus impactant est l'édification d'un campus universitaire. L'Etat semble avoir compris et veut désormais faire de la voisine de Marrakech un pôle de technologie et d'innovation. "Une nouvelle ville a besoin de temps pour se construire", clame le directeur d'Al Omrane Tamensourt qui assure que "les projets lancés dans le cadre des plans de relance sont réalisés à 35%". Un chiffre qui est amené à monter à 60% à fin décembre 2016, à en croire notre interlocuteur.

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Idem pour Tamesna, pourrait s'enorgueillir de sa vocation universitaire dans quelques années. Une enveloppe de 150 millions de dirhams a en effet été allouée à un campus qui devrait voir le jour à l'horizon 2017. A celui-ci se greffe un centre d'accueil et de conférences qui nécessitera 60 millions de dirhams pour son édification. C'est sans compter la construction de maisons de jeunes, de terrains de sport de quartier et autres centres de santé et mosquées qui fait monter le budget de relance de la voisine de Rabat à 537,78 millions de dirhams.

Rattraper le retard sur les équipements prévus est donc la ligne directrice de ce plan de relance. Les chiffres le prouvent d'ailleurs, Tamesna, à titre d'exemple, a failli à ses engagements. Sur les 28 unités d'équipements prévues, seulement six ont été réalisées à fin 2014 par Al Omrane. Une donnée que tente de nuancer le directeur de la politique de la ville: "Ce n'est pas vraiment un retard, tente-t-il. Nous avons déjà une longueur d'avance en termes de capacité d'accueil. Nous ne pouvons pas ouvrir une école et la laisser vide."

Un déficit d'image qui implique un déficit réel

La presse n'est pourtant pas convaincue de cette volonté d'aller de l'avant et dresse toujours un état des lieux sombre de la situation. "Les villes nouvelles, une expérience ratée?", s'interroge L'Economiste. "Ville nouvelle d'Errahma, massacre urbanistique à grande échelle", dénonce le quotidien Les inspirations éco. "Tamesna, un idéal devenu calvaire", titre pour sa part TelQuel.

Des articles de presse qui dénoncent des projets non achevés, une dynamique économique encore relégué au second plan ou encore une qualité de construction toujours aux abonnés absents.

Pour le directeur de la politique de la ville, "il faut rompre avec le discours de l'échec". Berra assure que son ministère a appris de ses erreurs et que "le déficit d'image dont souffrent les villes nouvelles alimente inévitablement un déficit réel". En somme, tant que l'image de ces cités est ternie, personne ne voudra s'y installer. "C'est un cercle vicieux", déplore-t-il.

Trois questions à Driss Kettani, architecte militant pour la revalorisation de l'architecture sur la scène culturelle marocaine

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Pourquoi, à votre avis, la politique des villes nouvelles peine à porter ses fruits? Est-ce un problème de moyens?

Il faut avant tout dire qu'il est extrêmement difficile de créer une ville ex-nihilo et qu'il n'existe pas de recette garantissant le succès. Pour le cas de notre pays, les causes des difficultés sont multiples. Si les choix urbanistiques posent question, un défaut d'investissement en infrastructures, en équipements et en incitations à s'approprier ces villes nouvelles est à mon sens le principal problème. Il s'agit en clair d'insuffler de la vie et pour cela il faut des idées neuves et des moyens supplémentaires.

L'absence d'équipements est-il le seul paramètre à faire défaut aux villes nouvelles?

C'est l'un des aspects du problème. Il faut faire en sorte que ces villes soient attractives et cela passe par un ensemble de mesures incitatives en terme d'habitat, d'équipements éducatifs, de loisirs, de qualité urbanistique et paysagère etc. En d'autres termes, donner envie aux gens d'y investir, de s'y installer, d'y élever leurs enfants... Cela ne se fera pas sans une volonté forte de l'Etat et sans un effort constant sur plusieurs années.

Peut-on réellement considérer comme ville un groupement de lotissements qui peine à faire preuve d'autonomie?

Une ville est la rencontre de dynamiques, de tensions, d'histoires, de cultures sur un territoire donné. Quand la vie peine à s'installer, l'on peut difficilement parler de ville. Il s'agit de bien plus que des voies, des bâtiments ou même des espaces verts. Créer cette étincelle, ce processus vertueux, à travers un ensemble de mesures imaginatives et volontaires est la meilleure manière d'éviter un échec.

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Casablanca s'offre un lifting
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