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A la rencontre de Sami Syon, bijoutier juif tunisien et accessoirement "la boite noire de Houmet Souk"

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SAMI SYON
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GHRIBA - Dans le carré à ciel ouvert du "Souk Erbaa" à Houmet Souk (Djerba), et derrière le rangement en bois blanc qui le sépare de l'extérieur, un vieux monsieur lance à tout va des "Fathi, salém", et des "Hé le rouge, tu vas bien?".

La voix de Sami Syon est imposante.

Il est juif tunisien, et il est considéré par les bijoutiers environnants comme la "boite noire du Souk". Chez lui, anecdotes historiques et blagues s'enchaînent très rapidement.

Attention, il va falloir suivre, parce que Sami Syon parle vite et boucle toutes ses phrases par "Compris?".

"Un souk sans juifs, c'est comme un juge sans témoins"

Dans la petite boutique, anciennes photos se mêlent à une grande quantité de bijoux en argent et en or. Samy Sion a passé 50 années de sa vie à regarder quotidiennement - sauf le samedi, Shabbat oblige - les passants s'arrêter devant sa boutique, entrer ou partir.

bijoux djerbiens

L'art de confectionner les bijoux? Contrairement à un grand nombre d'artisans à Houmet Souk qui sont passés par la case de l'office de l'artisanat de Djerba, Sami Syon l'a appris avec son père.

"Généralement, les arabes ont appris ce travail en passant par l'office. D'ailleurs leur professeur était juif, il leur a tout appris", raconte le vieux bijoutier.

Ses bijoux traditionnels - de la simple bague au "hdid" (photo ci dessous) -, c'est essentiellement aux Tunisiens qu'il les vend.

bijoux traditionnels djerbiens

Légende: Le bracelet djerbien s'appelle le "hdid"

Entre deux colliers et une broche, les artisans voisins ne cessent de défiler devant la boutique pour lui dire bonjour et le taquiner. Ils savent très bien que l'homme n'a pas la langue dans sa poche.

"Il connait l'histoire des musulmans et des juifs, il est unique ici", confie Taoufik, un artisan voisin qui connait Sami depuis 25 ans, "c'est au delà de l'amitié avec lui, c'est toute une histoire". Pour taquiner son camarade, Sami Syon lui lance un très prétentieux: "un souk sans juifs, c'est comme un juge sans témoins".

"C'est ici mon pays"

Le vieil artisan habite à la "Harra El Kbira", un quartier qui abrite selon lui plus de 1000 juifs, "on vit en communauté, ensemble, on a notre boucherie, notre école", chose qui facilite la cohabitation avec les familles musulmanes. "Je pense que les juifs de Djerba sont plus en sécurité que ceux de Tunis" affirme t-il.

Si beaucoup ont préféré quitter la Tunisie pour Israel, Sami Syon n'y a jamais songé.

"Qu'est-ce que j'irais faire là-bas? C'est ici mon pays. Le conflit israélo-palestinien, je n'en ai rien à faire, c'est la politique de mon pays qui m'intéresse", confie l'artisan de bijoux.

Une envie de rester vivre ici, que les "quelques racistes" n'atténueront pas. Sami Syon explique que les problèmes entre musulmans et juifs sont liés au commerce "mais pas de crimes."

Pourtant, la cohabitation tangue sur certains points.

"C'est comme ça..."

Certains juifs tunisiens choisissent de ne pas travailler dans le domaine public, "ils peuvent avoir des problèmes".

A titre d'exemple, il explique qu'ils ne peuvent pas devenir policier "parce qu'on est juifs et que l'Etat pense qu'on est peut-être des espions israéliens, ils n'ont pas confiance en nous."

Pour ce qui est du mariage mixte, "c'est une chose impossible".

En Tunisie, la circulaire du 5 novembre 1973, "interdit à tout officier d’état civil de célébrer le mariage d’une Tunisienne musulmane avec un non musulman si celui-ci ne produit pas un certificat d’islamisation. Il est également interdit aux agents consulaires de transcrire de tels mariages célébrés à l’étranger sur les registres d’état civil".

Cette interdiction "cloisonne les esprits" selon Sami Syon. "Si un juif pratiquant dit à une musulmane qu'il va l'épouser, il ment", affirme-t-il avant d'ajouter "pourquoi est-ce forcément au juif de se convertir?".

Tout au long de la discussion un "c'est comme ça, c'est la vie" empreint de fatalisme se répète en boucle, comme si Sami Syon, derrière sa bijouterie n'était pas maître de son destin.

L'après-midi, il ira à la Synagogue de la Ghriba pour le pèlerinage annuel avant d'aller manger "les meilleurs bricks du pays, ceux d'Ishak".

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