Huffpost Maroc mg

Revivez le concert de Marcus Miller à Mawazine (PHOTOS)

Publication: Mis à jour:
MARCUS MILLER
Revivez le concert de Marcus Miller à Mawazine | Youness Hamiddine, Mawazine
Imprimer

MUSIQUE - Samedi 21 mai à 21h50, scène du Bouregreg. Public peu nombreux mais électrifié, paraissant décuplé sous l'effet de l'enthousiasme. La brise marine qui donne un peu d'allure à l'attente, dilue l'impatience dans l'atmosphère. L'air de rien, Marcus Miller fait irruption sur scène, marche à pas cadencés jusqu'au micro -- le type étant "si bon qu'il marche même dans le tempo", disait de lui Miles Davis. Il lâche un nonchalant "bonsoir, je suis Marcus", pour ceux qui auraient oublié. Applaudissements du public. Marcus esquisse un rond de bras, présente son groupe. Puis le live commence.

Alex, Marquis, Ronald, le trio à Marcus

Il y a Alex Han, le saxophoniste, que Marcus a rencontré en 2006 au Berklee College of Music. Le premier y suivait des cours, le second était en résidence. Lors de la dernière semaine de Marcus à Berklee, l'idée d'un concert fait son chemin. L'organisateur du concert, David Fiuczynski, auditionnera une quarantaine de saxophonistes, mais son choix --et celui de Marcus-- se portera sur le jeune Alex. Après le concert, échange usuel de cartes de visite, puis chacun vaque à ses occupations. En 2007, Marcus Miller l'invitera à intégrer son groupe pour une tournée. Alex s'excusera – "les études d'abord" – et ne rejoindra le groupe de Marcus Miller que plus tard.

"Ce que j'ai immédiatement aimé chez Alex, c'est qu'il semblait avoir l'image entière", dira de lui Marcus Miller. Sur scène, "il commande son propre espace tout en gardant ses oreilles ouvertes à ce qui se passe autour de lui", et "joue authentique".

Puis Marquis Hill, le trompettiste. 29 ans pile – âge idéal des notoriétés méritées, patiemment construites, sans doute laborieuses. Star montante du Jazz, lauréat du Thelonious Monk International Jazz Competition. Le magazine Jazztimes louant son phrasé précis, la passion bouillonnante qui se dégage de ses compositions, la sophistication de son jeu.

Et le percussionniste, Ronald Bruner Jr. Celui là a dû être bercé trop près des cymbales. À la batterie depuis l'âge de deux ans, il a roulé ses tambours avec, entre autres, Lee Ritenour, Larry Carlton, George Duke, Robben Ford, Prince. Et, naturellement, Marcus Miller.

Dialogue à bâtons rompus

Entre les quatre, plusieurs conversations vont s'engager. Chacun gardant son identité sur scène, son espace, ouvrant promptement une fenêtre de tir pour que l'autre instrument s'exprime.

Au cas où nous aurions oublié que Marcus Miller est un multi-instrumentiste, le voici qui dégaine tantôt une clarinette basse, tantôt un guembri, sur lesquels il joue pendant quelques minutes avant de regagner sa basse – sa bonne vieille Marcus Miller signature Fender Jazz Bass. Pour les sonorités plus rondes, plus veloutées, Marcus a opté pour sa Mayones Patriot MR, une basse fretless à cinq cordes.

Le cas Afrodeezia

Le live aura duré près de deux heures, rappel en prime. Marcus Miller a joué quelques morceaux de son dernier album Afrodeezia, paru en 2015, dont une belle version de "Papa Was a Rolling Stone" – qui ne vaut certes pas celle jouée lors du North Sea Jazz Festival, en 2015.

Accueilli favorablement par le public, son album Afrodeezia a, paradoxalement, suscité quelques moues de dépit chez la critique, qui l'a accueilli avec peu d'emballement, quelques "m'ouais" désenchantés – le désenchantement n'est-il pas le propre de la critique? – se faisant jour.

marcus miller

Pour en prendre la peine mesure, il faut revenir aux origines de l'album. Elles tiennent en un mot: Gorée. "Pour l’album "Renaissance", j’avais enregistré un morceau intitulé Gorée (qu'il jouera lors de son concert à Mawazine ndlr)", racontait Marcus Miller à France Info.

"Il y a 5 ou 6 ans, j’avais visité l’île de Gorée (dans la baie de Dakar, ndlr), au Sénégal. Elle abrite un musée, la Maison des Esclaves. J’ai entendu l’histoire de Gorée. J’ai composé un morceau à partir de l'émotion que j'avais pu ressentir là-bas. On a joué ce morceau durant la tournée mondiale de "Renaissance". À Paris, à l’Olympia, j’ai joué "Gorée" après avoir expliqué son histoire sur scène. La directrice de l’Unesco était dans le public. Après le concert, elle m’a proposé de devenir artiste pour la paix et porte-parole d'un projet de l’Unesco baptisé "Route de l'Esclave", qui existait depuis plusieurs années et auquel elle souhaitait insuffler une nouvelle énergie", explique Marcus Miller dans une interview accordée à France Info.

À partir de cette rencontre, Marcus Miller a eu l'idée d'"associer ce travail à l’Unesco avec ma musique. J’ai eu l'idée de collaborer avec des musiciens qui venaient de différents points de la route des esclaves, en commençant par l’Afrique de l’Ouest et en passant par les Caraïbes, l’Amérique du Sud et le Sud des États-Unis avec des villes comme la Nouvelle-Orléans, et enfin les grandes villes du Nord des USA comme New York, Chicago, Detroit."

Dans Afrodeezia, Marcus Miller traverse, en diagonale, le chemin de croix sillonné par nombre de musiciens de Jazz et de Blues avant lui. Car Afrodeezia n'est pas un retour aux racines, mais un retour vers les racines, la trajectoire primant sur l'objectif à atteindre – quand il y en a, et quand, même, il aurait fini par l'atteindre.

Ce faisant, le chemin de Marcus Miller recoupe celui du Jazz – "l’enjeu d’un morceau de jazz réside moins dans sa progression vers un but à atteindre que dans l’insistante subtilité de ce qu’il ressasse", écrivait Christian Bethune – et de l'histoire du Jazz, ses conditions d'apparition, l'éparpillement et le déracinement des esclaves finissant par faciliter l'acculturation qui donnera, bien plus tard, naissance à ce genre musical, qui fera montre d'une formidable capacité d'absorption de tous les styles musicaux.

Conflit d'interprétation

Instant fort de la soirée, l'interprétation marcusienne de "Jean Pierre", composée par Miles Davis pour son album "We want Miles", et interprétée par Marcus Miller dans quelques uns de ses albums, dont Free (2007) et "Tutu Revisited" (2010), un album qui en appelle un autre, "Tutu" de Miles Davis en l'occurrence. À l'exception de "Tomaas", qu'il a coécrit avec Miles Davis, et "Backyard Ritual", coécrit avec George Duke, Marcus Miller a écrit et arrangé tous les autres morceaux de l'album Tutu.

Là où la légitimité de Marcus Miller semble incontestable est là où elle a le plus violemment été remise en question. Les puristes de Miles Davis n'ont pas manqué de vilipender Marcus Miller, accusé de vouloir exploiter le "filon inépuisable" qu'est Miles Davis, d'avoir enregistré un album qui "sent l’affaire commerciale à plein nez". C'est oublier que l'histoire du Jazz, c'est aussi celle des emprunts, des reprises; en somme, le récit d'autres récits, à chaque fois renouvelés selon les circonstances du moment.

marcus miller

Le gnaoui Marcus

Vers la fin du concert, Marcus Miller a accueilli l'icône de la musique gnawa Hamid El Kasri, accompagné d'un groupe de gnawis. Dialogue qui s'engage entre basse et guembri, gnaouis toupillant sur eux-mêmes, fusion de deux genres. Les compteurs affichent près de deux heures de concert. Remerciements, salutations, puis Marcus et son groupe disparaissent.

marcus miller

Mais Marcus Miller a des préoccupations de Marcus Miller: le public demandant quelques minutes de Marcus en plus, faut-il répondre immédiatement à ses appels, ou le laisser poireauter? À l'instant où l'on commençait à désespérer de revoir Marcus Miller, le voilà qui réémerge. Le public demandait "Blast", Marcus Miller l'a joué, en version gnawa. Il s'ensuit un jam déraisonnable que seul Marcus peut se permettre d'engager: les gnaouis étant ce qu'ils sont, et Marcus Miller ce qu'il est, on a cru que le jam finira en cul-de-sac. Il n'en a rien été.

Concert de Marcus Miller - Scène du Bouregreg, 21/05/2016
LIRE AUSSI: