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Pourquoi nous sommes fascinés par la montée des marches du festival de Cannes

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TAPIS ROUGE CANNES
Pourquoi la montée des marches nous a encore une fois fascinés |
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CANNES - Quelque deux cents appareils photos et caméras pour vingt-quatre marches. La montée des marches du Festival de Cannes est certainement l'ascension la plus célèbre et la plus suivie du monde. Cette année encore, deux types de personnes ont suivi cet événement.

Les premiers, des badauds qui ont patienté souvent plusieurs heures près du Palais des festivals pour n'apercevoir parfois que l'épaule d'une star dont ils avaient oublié le nom. Les seconds sont comme des badauds virtuels. Eux se sont contentés de jeter un œil plus ou moins attentifs aux photos et vidéos prises après la cérémonie et diffusées par les médias.

Après dix jours d'intense tapis rouge, pourquoi cet événement a-t-il attiré tant d'attention? Nous sommes-nous tous transformés en critique mode assoiffés de paillettes et de nœuds papillon? Fouler le tapis rouge, qui plus est à Cannes, ce n'est pas rien dans l'esprit des stars comme dans celui de monsieur et madame tout-le-monde. Le plus prestigieux festival de cinéma du monde est l'endroit où tout ce que le monde fait de célèbre doit être vu et contemplé pendant dix jours en fin d'après-midi. Comme une messe moderne.

cannes marches

Marceau et Cosso en 1983, McDowell en 2001, Casta en 2015



La Montée des marche et la révélation de la Vierge à Lourdes

Cannes ne pouvait se passer d'un tapis rouge. Il est présent depuis les débuts du festival. Dire que le tapis rouge est vieux comme le monde n'est pas si loin de la vérité. A lire la première apparition consignée de ce tissu écarlate on comprend le pouvoir symbolique qu'il détient. Dans Agamemnon, une tragédie du dramaturge grec Eschyle écrite au Ve siècle avant Jésus-Christ, le héros grec du même nom rentre victorieux de la guerre de Troie. Sa femme, Clytemnestre l'attend. Elle a mis au sol un tapis pourpre. Avant de marcher dessus, il hésite. Il n'est qu'un homme, un mortel et non un Dieu. "Ces tissus étendus sur mon passage éveilleraient l'envie, s'exclame-t-il. Aux dieux seuls de pareils honneurs; je n'oserais jamais, moi mortel, marcher sur la pourpre. Honorez-moi comme un homme, et non comme un dieu." L'histoire ne dit pas si Angelina Jolie et les autres demi-dieux de notre mythologie moderne se sont exclamés de la sorte avant leur premier tapis rouge.

Arriver en limousine aux vitres fumées, sortir et se faire acclamer, avancer devant les photographes, monter enfin les fameuses marches avant de disparaître dans le Palais. Ce moment clé du festival de Cannes est extrêmement codifié. Même sans y avoir jamais assisté ni participé, il est connu de tous. Pour les stars, le moment est capital, la photo prise en vêtements du soir sera visible partout dans l'heure qui suit. Un faux pas, une excentricité de trop et cette image les suivra pendant des années.


Pour le public sur place ou à distance, l'enjeu est encore plus grand. Pascal Lardellier, professeur de sciences de l'information et de la communication à l’université de Bourgogne et auteur d'un essai sur la Montée des marches n'hésite pas à comparer la réaction des badauds à celle de Bernadette Soubirous après l’apparition de la Vierge à Lourdes qui s'était exclamée "Je l’ai vue de mes yeux, elle était d’une grande beauté, et elle m’a souri…". Ainsi pour lui le grand escalier cannois "joue un rôle fondamental dans le culte contemporain des vedettes".

Des marches pour voir "en chair et en os" un prodige

"Si Hollywood est le lieu de fabrication du rêve, 'l’usine' de l’industrie cinématographique, continue-t-il, Cannes en est la vitrine magique, la scène mythique. Et finalement, on peut affirmer que les lettres d’or d’une carrière cinématographique s’écrivent sur la pellicule et sur ces marches cannoises. Cannes et ses marches semblent être le seul lieu de transition possible entre leur existence pelliculaire, et 'la vraie vie', somme toute trop morne pour qu’on s’y arrête".

Le star est par essence intouchable, loin du commun des gens "normaux". Pendant dix jours à Cannes, le festival promet de rassembler parmi les personnes les plus célèbres du monde et de les faire parader dans des apparats les plus luxueux possibles. La montée des marches n'est qu'une petite partie du festival mais elle est la seule franchement visible pour le grand public. Des projections, des conférences de presse, des soirées privées et des rendez-vous d'affaire, donc du cœur du festival, seule la montée des marches nous est offerte.

Cette vitrine est capitale pour que s'opère la magie. Elle fait les stars. "Jadis, les rois se montraient ponctuellement, ou accomplissaient des miracles en public pour authentifier leur nature transcendante, rappelle Pascal Lardellier, les stars doivent aussi prouver qu’elles existent réellement et qu’elles sont aussi belles et parfaites que sur les images qui les donnent à admirer."

Sur cette voie royale, quand la lumière du jour commence à décliner, ces stars qui n'ont souvent rien de spontané, ni même parfois d'humain dans leur perfection, montent doucement les marches en souriant. On crie leur nom, on ne leur demande qu'un regard, qu'une attention avant qu'elles ne disparaissent. Devant cette apparition, cette assomption et cette disparition, impossible de ne pas se croire face à quelque chose qui nous dépasse. "Cannes est le temple des stars, les marches sont une nef, et le Palais des festivals le chœur de cette architecture rituelle", résume Pascal Lardellier.

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