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Pierre Daum : "Sur les Harkis, il existe des idées reçues en France comme en Algérie"

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Paru en avril 2015 chez Actes Sud, le livre "Le dernier tabou, les "harkis" restés en Algérie après l'indépendance" est disponible depuis ce mercredi en Algérie, chez les éditions Koukou Editions.

Cet ouvrage traite, à travers une soixantaine de témoignages d'anciens supplétifs, soldats de l'armée régulière et anciens civils "profrançais", d'une "histoire occule". Celle des "Harkis".

Dans un entretien accordé au Huffington Post Algérie, son auteur, journaliste et écrivain Pierre Daum revient sur les "idées reçues des deux côtés de la Méditerranée" quant au sort des Harkis de l'indépendance de l'Algérie à nos jours.

HP: Après "Ni Valise, ni cercueil" (2012), où vous vous êtes penchés sur la question des "Pieds-noirs restés en Algérie après l’indépendance", vous vous attaquez à une autre "histoire occultée", celle des Harkis. Pourquoi ?

Pierre Daum: Je suis fondamentalement intéressé par les pages cachées de l’histoire coloniale française. Qui dit "cachées", dit très souvent "honteuses". La France a honte de son passé colonial. En tout cas, les Français qui sont attachés aux valeurs de droits de l’Homme ne peuvent qu’éprouver de la honte pour les crimes français de la colonisation. C’est pour cela que j‘ai publié, jusqu’à aujourd’hui, trois enquêtes. Une sur les travailleurs indochinois, une sur les pieds-noirs et la troisième sur les harkis. Ces trois enquêtes révèlent chacune des pages cachées de l’histoire coloniale française.

Dans votre ouvrage, vous décrivez les idées reçues au sujet Harkis. Quelles sont-elles ?

Il existe des idées reçues en France comme en Algérie. Mais ce ne sont pas les mêmes. En France, on pense que les harkis sont soit partis en France en 1962, soit ont été massacrés par le FLN. Dans mon livre, je démontre que cela est faux. En Algérie, on pense tout d’abord qu’il y avait très peu de Harkis pendant la guerre. L’histoire officielle algérienne affirme depuis 50 ans que c’est le "peuple algérien dans son ensemble" qui se serait soulevé contre le colonisateur le 1e Novembre 1954. Ce qui est faux puisque ce n’est qu’une partie des Algériens qui s’est soulevée.

On pense ensuite que la plupart des harkis sont partis en France en 1962, et que les quelques-uns qui sont restés ont été victimes de la vengeance populaire. Pour le discours officiel, à partir de 1962, l’histoire est close : il n’y a plus de harkis en Algérie ! Ce qui, là encore, est faux.

Que s’est-il donc passé réellement à l’indépendance ?

Dans mon enquête, je démontre qu’environ 450.000 hommes adultes algériens ont porté l’uniforme français à un moment ou un autre de la Guerre de libération. Sur ces 450.000 hommes, 25.000 sont partis en France. Des milliers et des milliers ont ensuite été assassinés. Mais au final, la grande majorité des harkis est restée en Algérie sans être tuée.

Mais attention ! Il est complètement faux de croire que ces harkis ont alors pris des postes de pouvoir dans la nouvelle Algérie. En vérité, ils sont retournés dans leurs villages et ils ont retrouvés leur condition de paysans très pauvres.

Comment les Harkis qui sont restés ici ont vécu après l'indépendance ?

J’ai retrouvé une soixantaine d’anciens harkis à travers toute l’Algérie. De façon générale, nous pouvons cependant dire que, s’ils n’ont pas été tués, ils ont souvent vécus la souffrance de la relégation sociale. C’est-à-dire que dans leurs propres villages, ils ont vécu rejetés de la communauté villageoise.

Ce qui est particulièrement injuste, c’est que leurs enfants et même leurs petits-enfants subissent aujourd’hui ce même rejet. C’est ainsi que dans les villages, quand on est enfant de harki, à l’école ou au lycée, on se fait encore insulter. "Ould harki", ou "Bent Harki". Quand on va chercher des papiers à la mairie, on se fait cracher dessus, et refuser le moindre papier. Je ne veux cependant pas généraliser, et il existe aussi d’autres situations plus paisibles.

Qu’est-ce qui a poussé ces Harkis à témoigner dans votre livre ?

Je me suis souvent posé cette question. A mon avis, plusieurs raisons se combinent, sans que je sache quelle est la principale.
Déjà, c’était un avantage pour moi de ne pas être algérien. Je pense que si un journaliste ou un historien algérien était venu dans les villages pour leur demander de témoigner, ils auraient refusé. Le fait que je sois extérieur a créé une meilleure confiance. Face à un Algérien, ces vieux messieurs auraient certainement eu peur d’être mal jugés. Voire dénoncés. Nous savons tous combien le mot "harki" est une insulte en Algérie.

La deuxième raison est que ce sont de vieux messieurs qui n’ont plus rien à perdre. La troisième raison est intéressante : ces messieurs voient que 60 ans après le déclenchement de la Révolution, rien n’a changé pour eux ni pour leurs enfants. Ils voient qu’ils sont toujours mal vus en Algérie.

Certains d’entre eux étaient contents de pouvoir enfin expliquer leur situation dans un livre honnête et objectif. Ils se disaient que les lecteurs de cet ouvrage allaient peut-être comprendre que ce n’est pas normal qu’on leur fasse autant de misère, à eux et à leurs familles, 50 ans après l’indépendance.

Dans quel état d’esprit les avez-vous rencontrés ?

Ce sont des hommes qui, profondément, n’ont jamais pensé avoir mal agi. Pour bien les comprendre, il faut selon eux se replonger dans la situation des villages très pauvres pendant la guerre. C’était très compliqué. Eux, ils ont fait des choix pour protéger leurs familles et ne pensent pas avoir commis de crimes.

Ils pensent être victimes d’une profonde injustice. Une injustice de la part du peuple algérien, parce qu’ils se sont toujours sentis appartenant à l’Algérie. Beaucoup d’entre eux étaient favorables à l’indépendance. Cela peut paraître contradictoire au lecteur d’aujourd’hui, mais c’est important de faire l’effort pour essayer de comprendre la complexité de la situation de l’époque.

Ils pensent aussi qu’ils sont victimes d’une profonde injustice de la part de l’Etat français. Parce que la France les a complètement abandonnés. Et ils ont raison ! Jusqu’à aujourd’hui, le gouvernement français n’a pas levé le petit doigt pour améliorer leur situation.

Comment les Harkis sont vus en France ?

Comme je l’ai dit, 25.000 harkis sont venus en France en 1962-1963. Certains sont venus avec leurs femmes et leurs enfants. En tout, cela fait presque 80.000 personnes. La moitié a été rapatriée par l’armée française, mais le reste par ses propres moyens, parfois clandestinement.

D’une façon générale, à cette époque, la position du général de Gaulle, qui était président de la République française, était de tout faire pour que les harkis et leurs familles restent en Algérie. Je cite des propos très racistes de de Gaulle, où il explique à l’époque que "harkis ou pas harkis, ce sont des musulmans, et la France, qui est un pays chrétien, n’est pas faite pour accueillir des musulmans !". Cette mentalité raciste existe encore malheureusement en France aujourd’hui !

Pour des Algériens, ce sont des "collabos"... Pensez-vous que cette vision peut évoluer?

Moi aussi, avant de travailler sur cette question, je pensais spontanément que les harkis étaient une sorte de "collabos", comparables aux "collabos" français pendant l’occupation nazie de la France.

En travaillant sérieusement sur la question, j’ai réalisé que c’était une erreur intellectuelle d’assimiler les deux histoires. Sur cette question, je rejoins un grand historien algérien que j’admire énormément, Mohamed Harbi, qui a écrit plusieurs textes où il explique qu’il ne faut pas comparer les harkis algériens et les collabos français. Et ceci pour deux raisons.

D’abord la question de la motivation. Les collabos français avaient une motivation idéologique. Ils étaient fascistes. Ils voulaient un régime fasciste en France. Ils étaient idéologiquement d’accord avec les nazis. Les motivations des harkis n’étaient pas du tout idéologiques. Ils n’ont jamais été pour la colonisation française. Leurs motivations étaient la survie de leurs familles dans un contexte d’extrême pauvreté et de violence de la guerre. C’était pour sauver leur peau et celle de leurs familles qu’ils sont allés "travailler pour les Français".

La seconde différence est que les masses paysannes, en Algérie, en novembre 1954, ont du mal à imaginer autre chose qu’un pouvoir français. Le 1e novembre 1954 arrive après 130 années d’occupation française de l’Algérie. Tandis qu’avant juin 1940, les Allemands n’avaient jamais mis les pieds en France. A peine arrivent-ils, que les collabos se mettent de leurs côtés. Les deux situations ne sont vraiment pas comparables.

Cette vision peut-elle évoluer en Algérie ?

Je ne suis pas "madame Soleil", mais je pense que la société algérienne a conscience qu’elle doit se débarrasser de l’histoire officielle répétée depuis 50 ans. Mais en même temps, j’ai mené des enquêtes dans les départements d’histoire de plusieurs universités algériennes, et je me rends compte souvent de la pauvreté des connaissances historiques des étudiants en Histoire.

Il existe en Algérie une nécessité de reprendre l’enseignement de l’histoire à partir de zéro. Un énorme travail doit être accompli par l’Education nationale et les universités algériennes. Lorsque ce travail commencera à porter ses fruits, je peux espérer que la société algérienne, dans son ensemble, pourra comprendre que les Harkis représentent eux aussi, pour la plupart d’entre eux, des victimes du système colonial français.

Est-ce qu'il y a encore, selon vous, d’autres aspects occultés dans l'histoire de la colonisation française et de la guerre d'Indépendance ?

Oui, assurément. Cette guerre terrible en souffrances et en violences n’a pas encore livré tous ses secrets. Nous savons tous que de nombreuses archives restent inaccessibles en Algérie comme en France. Des acteurs de premier plan sont encore vivants, en France et en Algérie. C’est souvent longtemps après les événements que les historiens peuvent accéder à une meilleure connaissance de ce qui s’est vraiment passé.

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harkis

Pierre Daum animera une conférence au théâtre régional de Béjaïa ce samedi 21 mai à 14H, une vente dédicace à la librairie Omar Cheikh à Tizi Ouzou, mardi 24 mai à 14H, une autre à la librairie Livres Art et Culture à Oran, le jeudi 26 mai à Oran avant de clôturer par une troisième vente dédicace à la librairie des Beaux-Arts à Alger, samedi 28 mai à 14H également.

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