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Kidnapping d'État ou protection de l'enfance? L'angoisse des parents étrangers en Norvège

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NORVGE
la Norvège retire les enfants à leurs parents pour les placer en cas de carences graves de soins ou de pratiques éducatives jugées violentes | AFP
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"Les enfants ont peur quand ça frappe à la porte. Ils craignent qu'on vienne de nouveau les enlever": les yeux humides, Jaquline relate dans un norvégien hésitant ses démêlés avec les services sociaux du pays accusés de briser indûment des familles.

A côté des aides pédagogiques aux parents en manque de repères, la Norvège n'hésite pas à retirer les enfants pour les placer en cas de carences graves de soins ou de pratiques éducatives jugées violentes.

D'où des incompréhensions avec les minorités ethniques surreprésentées en ce qui concerne l'application de telles mesures, que certains qualifient de "kidnapping d'État".

Dans le royaume de 5 millions d'habitants, 1.665 enfants ont été retirés à leurs parents en 2014, dont 424 de mères nées étrangères, selon Barnevernet, le service de protection de l'enfance.

Jaquline et son époux Joe Joseph, originaires du Sri Lanka, ont perdu les leurs sans préavis le 14 novembre 2011 à Bergen, la deuxième ville du pays.

Au lieu de rentrer normalement de l'école ce jour-là, leurs filles de 8 et 12 ans et leur fils de 6 ans sont placés d'urgence, suite à un signalement anonyme évoquant des violences.

La loi interdit les châtiments corporels, y compris la fessée.

Le couple Joseph - lui machiniste, elle assistante occasionnelle dans une garderie - se retrouve accusé d'avoir battu les enfants avec un drapeau ou une louche en bois, traité l'aînée de "petite merde" ou "foutue idiote", ou encore incisé la main du benjamin avec des ciseaux, ressort-il des documents judiciaires.

Eux n'admettent que quelques gifles.

"Barnevernet a tendance à placer les étrangers dans le même sac. Selon eux, parce que nous ne sommes pas norvégiens, nous battons tous nos enfants avec des bâtons ou des ceinturons", dénonce Jaquline.

Au terme d'un marathon judiciaire, les parents ne sont condamnés qu'à 15 jours de prison avec sursis pour les gifles. Et considérant ces violences comme purement "culturelles" et "amendables", la justice ordonne que les deux plus jeunes leur soient "progressivement" remis.

Six mois après le jugement, estimant que les services sociaux renâclent toujours, les époux Joseph quittent précipitamment Bergen avec leurs deux enfants pour s'installer à Oslo, laissant derrière eux maison et emplois.

"Nous avons dû kidnapper nos propres gamins", explique le père.

'Evaluations erronées'

Ce genre d'affaires défraie régulièrement la chronique, jusqu'à franchir les frontières.

De Melbourne à Bucarest en passant par Hawaï, des milliers de personnes ont protesté le 16 avril contre le retrait à un couple roumano-norvégien de cinq enfants, dont un bébé de trois mois restitué depuis.

Marius et Ruth Bodnariu, membres de la communauté pentecôtiste, sont accusés de châtiments corporels. Mais l'idée s'étant répandue qu'ils étaient mis en cause pour "endoctrinement religieux", leurs coreligionnaires se sont mobilisés massivement depuis novembre.

Pas toujours facile de démêler le vrai du faux. Si les familles peuvent librement présenter leur défense dans les médias, les autorités sont tenues au devoir de réserve, même face aux allégations les plus fantaisistes.

"Il se dit qu'on kidnappe des enfants de parents étrangers parce que nous voulons accroître la diversité génétique de la population. Cela me fait mal au ventre de lire certaines affirmations", confie Kai–Morten Terning, secrétaire d'État au ministère de l'Enfance et de l'Égalité.

"Certaines critiques valent le coup d'être entendues ... mais d'autres sont simplement fallacieuses", ajoute-t-il.

Officiellement ultime ressort, le placement n'est pas décidé par Barnevernet mais, sur ses recommandations, par un organisme collégial puis éventuellement un tribunal.

Cela n'a pas empêché une centaine de professionnels (avocats, psychologues, travailleurs sociaux) de s'ériger dans une lettre ouverte l'an dernier contre "une organisation dysfonctionnelle qui réalise de nombreuses évaluations erronées aux conséquences graves".

Les incidents prennent parfois un tour (peu) diplomatique. Le président tchèque Milos Zeman a ainsi comparé l'institution norvégienne au "Lebensborn", le système de pouponnières nazi.

Les relations entre la Norvège et l'Inde ont aussi été longtemps empoisonnées par le cas d'un couple d'Indiens affirmant que leurs deux enfants leur avaient été retirés parce qu'ils mangeaient avec les mains et que la famille dormait dans le même lit.

"La question n'est pas juste de savoir si les enfants sont assis sur une chaise ou pas, s'ils mangent avec leurs doigts ou pas", explique une employée de Barnevernet sous couvert de l'anonymat.

"Le plus souvent, ça tient au fait qu'il est illégal de frapper ou gifler en Norvège alors que ce n'est pas nécessairement le cas dans d'autres cultures", dit-elle.

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