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N3rdistan, trublion de la musique indépendante au Jazzablanca (REPORTAGE)

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Youssef Roudaby/HuffPost Maroc
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MUSIQUE - "J'ai trop la dalle, on va manger quelque part?" A peine arrivés au hall du Sofitel de Casablanca, Walid Benselim, leader du groupe marocain N3rdistan veut déjà nous emmener ailleurs. Pendant cinq minutes, nous marchons d'un pas pressé vers la place des Nations unies, accompagnés de Widad Brocos, au chant et aux machines, à quelques mètres de la scène BMCI où ils se produiront en concert ce vendredi 22 avril.

Le choix se pose sur un snack populaire, en face de la médina. Walid commande une salade marocaine et un sandwich au thon, le choix de Widad se pose sur du poulet rôti. "Rien n'a changé à la médina depuis", fait remarquer le chanteur, né à la médina de Casablanca, dont le groupe s'est lancé en mai 2014, et s'est déjà imposé comme une valeur sûre de la scène indépendante marocaine.

Après quelques minutes de discussion sur les différentes médinas du Maroc et l'âme inchangée de Casablanca, nous rentrons enfin dans le vif du sujet. Ceux qui ont été découverts par leur public marocain lors de la première édition de Visa for Music ont depuis effectué une tournée avec l'Institut français et plusieurs concerts dans les différents festivals du royaume. "Il y avait beaucoup de monde ce soir-là. Ils étaient principalement venus pour voir Mashrou' Leila", se souvient Walid. Une chance qu'ils ont saisie afin d'épater une audience curieuse, qui les acclame après chaque chanson et en redemande encore après la fin du showcase.

walid benselim

D'ailleurs, le duo est bien conscient que ce salon de musique dédié à l'Afrique et au Moyen-Orient a pu booster leur popularité, non seulement auprès des mélomanes, mais aussi au niveau des professionnels de la musique. "On a fait une quinzaine de dates grâce à cette apparition. Brahim El Mazned est notre meilleur ambassadeur", raconte Widad. "Nous avons organisé cet événement pour des artistes comme vous", aurait glissé le directeur de Visa for Music au band lors de leurs répétitions.

Mais si N3rdistan sonne comme un nouveau groupe de la scène marocaine, Walid et Widad, eux, ne sont pas des inconnus de la scène puisqu'ils trainent derrière eux une longue carrière, ponctuée de virages rap et metal. En 2001, les deux amis ont 16 ou 17 ans et participent à la troisième édition de L'Boulevard avec leur groupe de rap Thug Gang. Une phase de leur carrière qui semble lointaine, au vu de l'évolution de leur univers, qui mêle désormais grands classiques de la littérature arabe, rap révolutionnaire et riffs de guitare énervés.

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L'aventure prend fin lorsque les deux artistes décrochent leur bac et vont poursuivre leurs études à Perpignan en 2002. Walid et Widad n'abandonnent pas leur passion pour autant. "J'ai fondé un groupe de metal qui s'appelle Celsius", raconte le chanteur de N3rdistan. Widad, elle, a fait des percussions en s'initiant à des instruments africains. "Ça m'a permis de me réconcilier avec mon africanité", se souvient la voix féminine du groupe.

Une fois leurs diplômes en économie en poche, ils s'initient pendant un bout de temps au travail en entreprise, avant que la passion ne les rattrape. "Walid, qui était en résidence artistique m'a appelé. Je n'ai pas hésité un moment et je l'ai rejoint en France", lance Widad, avant de proposer à une mendiante de se poser à la table de côté pour lui offrir le déjeuner.

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C'est ainsi que N3rdistan est né. Un concept qu'ils imaginent comme un pays sans régime politique, où la nouvelle génération, préférant le web à la vraie vie peut s'exiler. L'origine du nom? "C'est d'une contrée dérivée de nerd, qui signifie dé en arabe", tente Walid Benselim.

Depuis son lancement en France, où les quatre membres du groupe sont installés, le groupe a enchaîné les petites salles, avant de se révéler au grand public à Visa for Music. "Je considère que nous sommes nés à L'Boulevard et que nous sommes devenus adultes à Visa", s'enthousiasme Widad.

Une heure plus tard, le déjeuner se termine. Les deux membres de N3rdistan vont jeter un coup d'oeil à la scène. "On nous a dit qu'il y avait des soucis techniques et que le concert serait retardé", confie Walid, inquiet pour "certains fans qui ont insisté pour que le concert débute à 18 heures 30, comme convenu, vu qu'ils venaient de plusieurs villes, certains de Fès et de Marrakech".

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Le soleil commence à se coucher lorsque le groupe monte sur scène. Dans la foule, on reconnait plusieurs visages venus de Rabat, mais aussi des acteurs culturels et des passionnés qui suivent le groupe lors de ses concerts au Maroc. Des jeunes et moins jeunes, des hommes et des femmes, sont venus rejoindre le pays du N3rdistan. Walid, cheveux au vent et jean slim jaune, entame les premiers vers de "Cordoue la sublime", un poème d'Ibn Zaydoun qui annonce le ton.

Les chansons s'enchaînent, le public redouble d'énergie et se révèle très réactif. La plupart des spectateurs répètent les refrains parfois colériques de N3rdistan et s'extasient à l'écoute des premières notes de leurs chansons les plus connues. Ayant sorti un EP quelques mois après leur lancement, N3rdistan est parvenu à toucher un public avide de nouveaux sons.

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Avec "T3ich w tchouf", "Toub" ou encore "Tafa7a Lkayl", adaptation d'un poème de l'Irakien Ahmed Matar, Walid et sa bande ont emporté leur public dans une ambiance poétique flirtant avec un esprit révolutionnaire propre à leur registre. C'est d'ailleurs à l'écoute de ce poème d'Ahmed Matar sur la Palestine que les mélomanes, encore plus nombreux au fil du concert, sont entrés en transe, répétant les vers du poète irakien, sur fond de guitare électrique. Walid, lui, ravivait encore les flammes venues du public à l'aide de son mégaphone, qui ne le quitte jamais.

La chanson est à peine achevée que le public en redemande. Certains insistent pour qu'il rejoue le morceau. "Maintenant ou on laisse pour un peu plus tard?", demande le chanteur à son public. Ce dernier, impatient, veut réécouter le morceau immédiatement. Le groupe s'exécute.

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Le soleil s'est doucement couché sur ce lieu emblématique de la ville, entre la ville nouvelle et la médina, un entre-deux qui fait écho à la musique de N3rdistan, qui se situe elle même entre deux rives: des textes puisés dans les recueils des plus grands poètes arabes, et des sonorités orientales qui se marient avec des instruments purement occidentaux. Cyril Canerie s'éclate plus que jamais sur sa batterie. Benjamin Cucchiara, lui, sublime l'atmosphère avec sa flûte.

S'en suivra la valse mélancolique "Bla Bik" qui recevra une nouvelle fois les acclamations du public. Comme il y a deux ans, à Visa for Music, le groupe terminera son concert par "Sawtou Safiri Lboulbouli", adaptation rock de "Fi Ritae Al Andalous" d'Abu Al Bakae Al Roundi. Widad, restée devant ses machines, tout au long du concert, rejoint Walid sur les devants de la scène pour une dernière démonstration des plus énergiques. N3rdistan s'incline devant son public, satisfait. "N'arrêtez jamais de lutter!", lance Walid au public avant de laisser la scène pour le groupe français Orange Bloom. Cette fois encore, la magie a opéré.

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Clap de fin pour le festival Jazzablanca
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