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L'immolation par le feu, "un acte à la fois individuel et collectif" (INTERVIEW)

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FATIHA IMMOLATION FEU KENITRA
De quoi l'immolation par le feu est-elle le symptôme? | Capture d'écran/YouTube
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SOCIÉTÉ - Plusieurs cas d'immolation par le feu sont survenus ces dernières années au Maroc, dont celui très médiatisé début avril d'une marchande ambulante de Kénitra, humiliée par un caïd qui lui aurait confisqué sa marchandise à plusieurs reprises. Un acte qui n'est pas sans rappeler celui perpétré par un jeune vendeur ambulant en Tunisie en 2010, "étincelle" qui avait suscité la vague de révoltes dans les pays arabes. Derrière l'onde de choc provoquée, quelle est la portée symbolique et effective de ces actes? Eléments de réponse avec Jalil Bennani, psychiatre et psychanalyste.

HuffPost Maroc: Peut-on dire que l'immolation par le feu s'est banalisée ces dernières années au Maroc, notamment depuis celle de Mohamed Bouazizi en Tunisie?

Jalil Bennani: Je ne parlerai pas de banalisation mais plutôt d'extension de ce phénomène. Incontestablement, on en entend beaucoup parler depuis l'immolation de Bouazizi en Tunisie en 2010, acte qui s'est inscrit dans un mouvement de révolte et de contestation. La mort de Fatiha au Maroc, marchande ambulante humiliée, a ainsi fait écho à celle de Bouazizi, lui aussi vendeur dans la rue. Les deux ont protesté de cette manière contre l'humiliation. Le phénomène n'est malheureusement pas beaucoup étudié dans nos pays. Dans les pays développés, l'immolation par le feu représente 1% des formes de suicide. A titre de comparaison, dans les pays émergents elle représenterait 40% et pourrait même atteindre 70% dans certaines provinces d’Iran.

De quoi cette forme de suicide est-elle le symptôme?

L'immolation par le feu ne correspond pas forcément à une pathologie particulière, c'est-à-dire que ce n'est pas parce que quelqu'un est dépressif ou qu'il est schizophrène qu'il se suicide. Pour prendre l'exemple iranien, c'est sans aucun doute une forme de protestation sociale: les femmes s'immolaient par le feu pour protester contre leur situation et leur statut. Il est également important de préciser que le mot "immolation" vient du latin "immolare", qui signifie sacrifier. C'est un sacrifice de soi, mais aussi pour les autres, à travers l'indignation qu'il suscite. C'est une forme de protestation dans l'attente d'un changement. C'est une réaction à l'oppression, que ce soit celle des femmes qui aspirent à des droits fondamentaux dans des sociétés patriarcales, ou celle liée à des questions financières, économiques etc.

Pourquoi l'utilisation du feu? Quelle est la symbolique derrière cet acte?

Le feu a toujours exercé une sorte de fascination. Dans l'ancien testament, le feu est lié à la présence de l'action divine. Au Moyen Âge, c'est devenu le symbole de la sagesse, de l'amour... C'est aussi l'élément qui lave les péchés, un moyen de purification. Le philosophe français Bachelard, dans son livre La Psychanalyse du feu, parle de la dimension sacrificielle. C'est une sorte de renouvellement, de retour à un rituel ancien, dans une forme archaïque.

En quoi celle-ci diffère-t-elle d'autres formes de suicide? Est-ce plus un geste politique que personnel?

Il y a un lien entre un acte qui est individuel et le fait que celui-ci interpelle très largement au niveau social. Il faut d'ailleurs noter que cela survient la plupart du temps à l'extérieur, dans des lieux publics, devant des bâtiments administratifs, etc. C'est un acte adressé à l'autre. Pour moi, l'immolation par le feu est aussi bien un acte privé, personnel, individuel et subjectif, qu'un acte public. Ce qui diffère des autres formes de suicide, c'est cette adresse à l'autre. Cela prend une dimension très grande, populaire. Par ailleurs, alors que le suicide est prohibé par la religion, l'immolation par le feu est une sorte de suicide "acceptable" dans le sens où la personne s'est sacrifiée, a réagi de cette manière face à la hogra, l'humiliation.

Qu'est-ce que cet acte dit de notre société?

Cela nous change des temps où un héros accomplissait des actes forts et entraînait les foules. Là, vous avez un Bouazizi ou une Fatiha qui, par leur souffrance, entraînent les autres. Le héros est devenu un anti-héros, c'est-à-dire que ce n'est pas quelqu'un qui accomplit des miracles ou qui est fort, c'est quelqu'un qui est faible mais auxquels les autres peuvent s'identifier. C'est un fait nouveau de nos sociétés, qui amène à repenser la question des meneurs de foule, qui ne sont ici plus des meneurs mais les porteurs d'une souffrance à la fois individuelle et collective, qui soulèvent l'indignation de la société et la réaction des autorités.

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