Tunisie: Entretien sur l'économie de Ben Guerdane avec Adrien Doron, chercheur en géographie

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BEN GUERDANE
Tunisian soldiers take part to a presentation of the anti-jihadi fence, in near Ben Guerdane, eastern Tunisia, close to the border with Libya, Saturday, Feb. 6, 2016. Tunisia's defense minister has visited an anti-jihadi fence that's being built on the country's border with Libya to stop Islamist militants from entering Tunisian territory. Defense Minister Farhat Horchani inspected the first completed part of the 196-kilometer (122-mile) fence Saturday, which aims to counter the threat from jiha | ASSOCIATED PRESS
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Les postes-frontières de la Tunisie avec la Libye, qui avaient été fermés après les attaques jihadistes de Ben Guerdane le 7 mars, viennent de rouvrir. Les évènements qui se déroulent dans cette ville à 30 km de la frontière tuniso-libyenne et à 530 kilomètres de Tunis, n'ont pas manqué de soulever plusieurs interrogations sur l'aspect sécuritaire, occultant parfois l'économie de la région, basée sur la contrebande et qui a bifurqué à partir de 2011 vers de nouvelles activités comme le trafic d'armes.

Adrien Doron, chercheur en géographie à l'Université de Toulouse II, a effectué en 2015 une étude intitulée "De la marge au monde: La structuration mouvementée d’une place marchande transnationale à Ben Guerdane".

Il livre au HuffPost Tunisie quelques éléments clés pour comprendre le réseau économique complexe de la région.

La région de Ben Guerdane est-elle historiquement déterminée à une instabilité économique et un conflit avec l'Etat?

Adrien Doron: La notion de déterminisme historique me semble très discutable. La frontière est historiquement un fait récent dans la Jeffara (grande plaine du sud à laquelle appartient la ville). Elle a été imposée par le protectorat français avec une politique de sédentarisation des nomades. Frontière et sédentarisation ont été réaffirmées par Bourguiba, privant les populations locales des ressources du nomadisme et les fixant dans une région aux potentialités agricoles faibles.

Le soutient des régions du sud à Salah Ben Youssef (ennemi politique de Bourguiba) a encore accentué la défiance du pouvoir central. Une défiance partagée, et réactivée lors des dernières élections présidentielles (Caid Essebsi vs Marzouki). Cette défiance et le manque d'investissement de l'Etat dans la région ont poussé la population à s'adapter et à trouver une alternative, celle de la valorisation économique de la frontière. Il n'y a pas pour moi de déterminisme, simplement une histoire des lacunes de l'Etat dans la région.

Après la chute de Mouamar Kadhafi et avec l'intensification de la guerre civile en Libye, les marchandises libyennes sont-elles devenues moins lucratives que celles asiatiques?

Cela dépend de ce que vous entendez par "marchandises libyennes". De fait, il y a des marchandises d'importations en provenance de Chine, Turquie, Égypte, etc. Ce que l'on appelle marchandises asiatiques en Tunisie sont importées par des réseaux commerciaux tunisiens, algériens ou libyens. Ainsi les "marchandises libyennes" sont les marchandises asiatiques notamment qui transitent via la Libye pour contourner le coût des douanes des ports tunisiens.

Ces marchandises qui transitent de la Libye aux entrepôts de Ben Guerdane à destination du marché tunisien sont en effet devenues moins lucratives. Le surcoût a été engendré non pas par les combats en Libye, bien qu'il y ait eu des saisies et attaques de convois commerciaux, mais par le renforcement des dispositifs de contrôle à la frontière tuniso-libyenne et sur les routes entre Ben Guerdane et le reste du pays.

Pour les importateurs de Ben Guerdane, le franchissement de la frontière nécessite de payer les agents des douanes. Plus il y a de contrôles, plus il faut payer. Ceci est aussi vrai pour les petits commerçants tunisiens qui doivent prévoir un budget élevé pour faire transiter les marchandises de Ben Guerdane au reste du pays. Ces petits commerçants sont les plus en difficulté car leur activité repose sur des volumes d'affaires et des marges faibles.

Qu'en est-il des marchandises libyennes subventionnées?

Lors de mes dernières visites, ces subventions étaient avantageuses uniquement pour les denrées alimentaires. Cela alimente toujours le circuit d'exportation sur le modèle de la grande époque de la caisse de compensation libyenne dans les années 1980. Pour résumer, avant l'embargo et la libéralisation, les productions tunisiennes, notamment agroalimentaires, étaient exportées légalement en Libye, subventionnées par la caisse, puis collectées et réexportées illégalement en Tunisie via Ben Guerdane, où l'on pouvait les trouver à un prix défiant toute concurrence.

Pour les autres marchandises, l'avantage du réseau libyen tient dans l'absence de barrière douanière en Libye. Au prix d'une marchandise à l’importation, il faut ajouter 3% de taxes en Libye et 85% en Tunisie.

Ben Guerdane est-elle devenue le passage principal pour ces marchandises asiatiques bon marché?

Si Ben Guerdane est l'une des plus importantes places marchandes d'importation des marchandises asiatiques bon marché, la route libyenne sur laquelle la ville a développé son activité n'est pas la seule. La route algérienne est aussi très importante. Les importateurs de l'Est algérien (dont El Eulma ou Aïn Fakroun) réexportent aussi beaucoup en Tunisie.

Les réseaux d'affaires tunisiens ne sont pas en reste. Mis en place par les anciens clans proche du président déchu Ben Ali au port de Radès notamment, ces réseaux clientélistes n'ont pas disparu et se sont profondément recomposés au profit d'acteurs économiques puissants disposant de solides relais aux douanes des ports de Tunis et Sfax.

L'affaire des entrepôts de feux d'artifices de la région de Sfax l'an dernier est à mon sens à relier à l'ouverture d'une voie sfaxienne de contournement des barrières douanières tunisiennes.

La fermeture des frontières avec la Libye signifierait-il priver toutes les régions tunisiennes de marchandise bon marché?

La fermeture de la frontière tuniso-libyenne, outre le caractère discutable de sa faisabilité et de son efficacité (Ben Guerdane a pris son essor dans les années 1980 à l'époque où la frontière était justement fermée), n'asséchera en rien les approvisionnements de ce que l'on appelle le "marché parallèle" en Tunisie. Une telle mesure ne viserait d’ailleurs que les acteurs les plus précaires, ceux qui dépendent d'aller-retour quotidiens en Libye, ou ceux qui n'auraient ni les moyens, ni les réseaux pour se reconvertir, renforçant la crise économique et sociale notamment au sud.

Les nouveaux cartels qui se sont constitués après la révolution sont-ils plus dangereux pour la sécurité tunisienne que les anciens?

Je ne sais pas ce que vous appelez "les nouveaux cartels". Il faut à mon sens éviter de considérer une organisation stable et hiérarchisée des activités de la frontière. La révolution a détruit les négociations qui existaient (activités frontalières en échange du contrôle de la frontière par exemple sous Ben Ali). Le vide sécuritaire post-révolution a encouragé les initiatives individuelles d'acteurs secondaires et moins regardants sur l'aspect licite des marchandises transportées.

C'est davantage cette désorganisation de l'économie de la frontière qui me semble chaotique et dangereuse, car il n'y a plus vraiment d'acteurs qui puissent être des interlocuteurs et se porter garants de l'activité de la place marchande.

Des tribus tunisiennes comme les Touazine sont-elles devenues incapables de contrôler le trafic d'armes et de drogues?

Les recompositions en cours dans les réseaux tribaux et marchands depuis 2011 ont mis à mal les hiérarchies tribales et le contrôle de la frontière. Les acteurs les plus à même d'exercer un contrôle on été concurrencés par de jeunes aventuriers ou des réseaux concurrents (Oudernes) en même temps qu'ils ont été criminalisés par l'Etat. Ceci a fortement entravé le contrôle des trafics à la frontière qui ne peut se faire, à mon sens, qu'en associant Etat et acteurs locaux.

Fermer définitivement la frontière avec la Libye vous semble-t-il la solution pour contrecarrer le terrorisme?

Chaque barrière a son contournement. Cette mesure ne me semble pas une solution. Il faut au contraire reconnaître et associer la population et les acteurs stables de la place marchande. Une fermeture, pour peu qu'elle soit efficace, reviendrait à criminaliser des acteurs économiques expérimentés qui pourraient être de solides appuis et à aggraver la crise dans la région.

Par ailleurs, si les flux que l'on espère bloquer l'étaient vraiment, à savoir combattants, armes, devises du terrorisme, ils seraient les premiers à avoir les moyens de contourner l'obstacle par le grand sud ou la frontière algérienne.

Que pensez-vous de l'efficacité du "système d'obstacles" construit par la Tunisie à sa frontière avec la Libye?

Je pense qu'il est inefficace. Sa vocation est, à mon sens, de convaincre le reste de la population que l'Etat agit. Cela repose sur le fantasme de la contrebande dans le désert alors que l'essentiel passe par la route et par la corruption des agents de contrôle.

Quelle est votre analyse des derniers évènements à Ben Guerdane? Est-ce un enchevêtrement entre insurrection, règlements de comptes de cartels contre la police et menace jihadistes?

N'ayant pas été présent lors de ces évènements, il m'est difficile d'avoir une analyse. Mais parmi vos propositions: insurrection non, elle n'a pas eu lieu. Lorsque la ville s'embrase c'est plutôt à chaque fermeture de la frontière et les ressorts sont économiques. Règlement de compte non plus. Il faut séparer les réseaux de commerçants qui sont des entrepreneurs et les réseaux criminels ou de passeurs. Ben Guerdane n'est pas le Mexique!

Enfin la menace jihadiste existe, ces évènements l'ont prouvé.

LIRE AUSSI: L'après Ben Guerdane: 7 pièges à éviter

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