La virginité en Tunisie, sacralisée... mais contournée

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SOCIÉTÉ - En Tunisie, la virginité est encore sacralisée mais contournée. C'est le drap pour certaines, les bougies pour d'autres et les youyous pour les plus chanceuses.

"Lors du mariage de ma cousine, sous la demande du mari, on était resté là à attendre plusieurs minutes devant la porte. Après quelques temps, le mari dépose une bougie sur la fenêtre. C'était un bon signe, on pouvait rentrer. Notre cousine était vierge. C'est avec des youyous et des rires pudiques entre les familles des mariés qu'on avait célébré ça", raconte Rania, originaire du nord-ouest et cousine de la mariée.

Dans plusieurs régions de la Tunisie, la virginité de la mariée est encore entourée de rites comme cette bougie que fait sortir le mari ou le drap entaché de sang de la défloration, montré le soir même de la nuit de noces ou le lendemain. Seule différence, la manière plus ou moins discrète de le faire: l'attente. L'importance, demeure la même.

Rabeb, originaire d'une ville au Cap Bon, raconte que le lendemain de sa nuit de noces, sa "hanana" (esthéticienne), est venue chez elle prendre le drap: "Elle est allée le montrer à ma belle mère en premier puis à sa mère" .

Asma, au Sahel, est infirmière. Elle a tenu à montrer elle-même le drap à sa belle famille:

"Dans notre famille, on ne te met pas la pression autour de ça, on te laisse le temps, deux, trois jours. On comprend que les mariés puissent être fatigués", explique-t-elle.

Néanmoins, cette attente ne doit pas trop durer car "on va se faire des soucis, sinon".

"Pour moi, cela s'est déroulé le lendemain de ma première relation avec mon mari. J'ai appelé ma belle sœur pour lui montrer le drap et lui dire de l’amener à ma belle mère si elle le souhaite. Je ne vois aucun mal à le faire, au contraire. C'est un signe de respect et ça reste symbolique".

Si Rabeb et Asma trouvent compréhensible qu'on montre le signe de sa virginité, "glorifiant pour l'honneur de la mariée vis-à-vis de sa belle famille", d'autres ont vécu l'amère expérience d'une nuit de noces tourmentée.

"On devait montrer le drap le lendemain matin, on l'a fait sauf que ce n'était pas des taches de saignement mais une marée de sang", se souvient avec amertume Hajer. "On se sentait quelques part sous pression, épuisés après une semaine de célébration de mariage mais obligés à le faire. Mon mari a un peu forcé les choses. Outre l'intense douleur, j'ai eu une hémorragie", raconte-t-elle.

Le soir même, Hajer a été amenée par son mari à l’hôpital pour arrêter l'hémorragie, "j'étais encore coiffée avec mon maquillage dégoulinant et vêtue de mon déshabillé. C'était une véritable honte vis-à-vis du personnel médical. On a tellement eu peur que j'ai pas eu le temps de me changer".

"Moi j'aurais préféré avoir une hémorragie plutôt que subir la honte de l'absence de saignement", se rappelle une autre jeune mariée, Imen.

Imen fait partie des filles qui ne saignent pas après le premier rapport sexuel car leur hymen est "élastique". Un phénomène pourtant fréquent que n'arrivait pas à comprendre son mari. Surpris par l’absence de saignement, il l'a emmené le lendemain chez le gynécologue pour vérifier si elle était vierge ou pas.

"C'était le lendemain matin de la nuit de noces... très tôt. J'étais accompagnée de sa sœur car il fallait la présence de quelqu'un de sa famille", a-t-elle affirmé.

"Notre devoir est de protéger notre patiente"

Des cas comme Imen, le docteur Abdelhakim Ben Mansour, gynécologue, en reçoit beaucoup de son cabinet. Des femmes souvent "déboussolées", qui ne comprennent pas l'absence de saignement, accompagnées de maris suspicieux, explique-t-il au HuffPost Tunisie.

"Dans ce cas, on explique à la femme que son hymen est élastique, ce qui justifie l’absence de saignement. Si elle a déjà eu des relations sexuelles, elle le sait. Ce n'est pas à nous de le dire au mari. On est tenu par le secret médical. Notre devoir est de protéger notre patiente avant tout", a-t-il déclaré .

Contactée par HuffPost Tunisie, Emira Adouz, neuropsychologue, estime que "la sacralité qui entoure la virginité de la femme persiste toujours dans tout le pays. Elle est plus pesante dans les milieux ruraux ou dans des régions encore marquées par le tribalisme.

"Nous constatons qu'il y a un retour vers ces rites, alors qu'ils étaient délaissées avant dans certains milieux", a ajouté cette auteure d'une étude intitulée "La sexualité préconjugale dans la culture arabo-musulmane. A propos du tabou de la virginité".

Comment expliquer ce retour en arrière? "A l'élan conservateur qui gagne certains Tunisiens", selon la neuropsychologue.

Qu'en est-il des hommes?

"Ils se considèrent comme étant les plus concernés par la question, tant l'hymen de la future épouse est conçu comme un capital dont il sont les détenteurs légitimes", explique Raoudha El Guédri, sociologue ayant effectué une thèse sur les "usages sociopolitiques du corps dans la Tunisie post-révolutionnaire (2011-2014)".

"Les hommes ne sont pas dupes pourtant", constate la sociologue à travers les témoignages qu'elle a recueilli:

"Ils avouent, avec une amertume et non sans ironie, savoir qu’il y a de nos jours rarement des filles encore vierges et que la majorité se refait un hymen grâce aux développements de la chirurgie plastique. Pour garder une position de contrôle sur le corps féminin, beaucoup d’entres eux prétendent distinguer entre un faux et un vrai hymen".

LIRE AUSSI: Tunisie: Hyménoplastie, la seconde virginité avant le mariage

Tous les hommes donneraient la même importance à la virginité de leur partenaire?

"Certains avouent admettre un faux hymen plutôt que savoir que leur compagne est déflorée, d’autres disent refuser catégoriquement des rapports sexuels pré-mariage, alors qu’une petite frange préfère ne pas poser de questions sur la sexualité de leurs compagnes à cause de la complexité de l’affaire".

"Les pratiques de contournement de la virginité sont plurielles"

Riadh, 29 ans, avoue avoir eu fréquemment recours à la sodomie pour "sauvegarder" la virginité de sa partenaire du moment:

"Elles avaient peur de perdre leur virginité, alors elles me demandaient un rapport anal, une pratique que j'affectionne particulièrement. La jouissance n’était pas systématique, mais souvent elles s'habituaient à la pratiquer, finalement elles atteignaient un plaisir différent, selon elles."

Hana, 28 ans, mariée, faisait partie des filles dont parle Riadh, avant son mariage. Elle avoue avoir pratiqué la sodomie avant le mariage:

"Je tenais à n'offrir ma virginité qu'à mon mari. Je n'ai pas pratiqué la sodomie par plaisir mais pour faire plaisir à mon copain. D'ailleurs c'était le seul avec qui j'ai fait ça".

Avec d'autres, elle se "contentait d'un flirt plus ou moins poussé".

"Quand on sait le poids de la tradition et qu'aucun homme ne voudrait t'épouser après, on cherche des astuces pour assouvir nos envies sans se compromettre. On fait une pénétration partielle ou des frottements", reconnaît Mayssa en souriant.

"Il ne faut pas imaginer que les Tunisiennes sont toutes émancipées sexuellement et assument leur sexualité, certaines d’entre elles sont conduites à des pratiques sexuelles (avec ou sans défloration) pour satisfaire leurs bien-aimés, ce qui se traduit par des rapports de genre inégalitaires au profit de l’homme, sous différentes formes de contrainte. Il n’existe pas également de liens automatiques entre profils socio-économiques (niveau d’instruction, appartenance à une classe sociale, origine géographique...) et attitudes/pratiques face à la question de virginité", conclut la sociologue Raoudha El Guédri.

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