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Nabil Mouline: "Combattre Daech militairement ne servira quasiment à rien" (ENTRETIEN)

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NABIL MOULINE
Nabil Mouline prend comme point de départ la naissance du groupe Etat islamique et s'intéresse au califat comme moyen de légitimation du pouvoir instauré | Flammarion
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TERRORISME - Dans Le Califat: histoire politique de l'islam, publié le 13 janvier aux éditions Flammarion, l'historien et chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) Nabil Mouline prend comme point de départ la naissance du groupe Etat islamique et s'intéresse au califat comme moyen de légitimation du pouvoir instauré, depuis le VIIème siècle, où est née cette institution politico-religieuse en Arabie, jusqu'à aujourd'hui.

Pour légitimer son pouvoir, le leader du groupe terroriste, Abou Bakr Al-Baghdadi, suit-il donc le même cheminement que ses prédécesseurs en Terre d'islam? Qu'est-ce qui différencie l'organisation Etat islamique des autres groupes terroristes en terme de stratégie? Entretien.

califat

HuffPost Maroc: L'Etat islamique suit-il le même schéma que les autres califats instaurés par les anciens gouvernants musulmans?

Nabil Mouline: Pour légitimer leur projet politico-religieux, les dépositaires du jihadisme puisent dans deux récipients idéologiques complémentaires. D’une part, ils s’efforcent de s’approprier des schémas messianiques bien connus en terre d’islam depuis le Moyen Âge: rétablir l’unité de l’oumma, revivifier le califat, appliquer scrupuleusement la charia, conquérir le monde et, enfin, obtenir le salut. D’autre part, ils s’inspirent consciemment et inconsciemment des idées et des institutions européennes, notamment les nationalismes et les autoritarismes. Phénomène hybride, le jihadisme, principalement incarné aujourd’hui par Daech, comporte tout à la fois des éléments de continuité et de rupture avec l’histoire musulmane.

Qu'entendez-vous par "éléments de rupture"?

Les éléments de rupture sont très nombreux et cela dans quasiment tous les domaines. Il y a bien sûr une volonté de cacher cette réalité de la part des jihadistes qui essaient à travers un bricolage intellectuel plus ou moins réussi d’islamiser des concepts, des symboles, des images et des institutions d’origine européenne.

Par exemple, De l’administration de la sauvagerie (voir encadré en bas de l'article, ndlr), l’ouvrage de stratégie le plus en vogue dans les milieux jihadistes, s’appuie essentiellement non pas sur les traditions politico-religieuses musulmanes, mais sur la production d’auteurs européens, américains, latino-américains et asiatiques. D’ailleurs, Abou Bakr Naji, l’auteur de ce livre, affirme à plus d’une reprise, à la suite de plusieurs idéologues jihadistes, que les jihadistes n’ont pas pu prendre le pouvoir dans les quatre coins du monde musulman car ils n’ont pas réussi à concilier loi islamique et loi universelle. Il les exhorte par conséquent à s’inspirer de l’Occident pour mieux le combattre!

N'est-ce pas le volet de communication qui fait la différence entre Al-Qaïda et l'Etat islamique?

Si la stratégie de communication constitue un élément de différenciation non négligeable entre Al-Qaïda et Daech, elle n’est pour autant que la partie apparente de l’iceberg. Le point de rupture fondamental entre les deux organisations terroristes reste la stratégie à adopter pour revivifier le califat. L’action d’Al-Qaïda est fondée sur l’idée que la “communauté musulmane” est soumise à une agression de la part des forces extérieures et que tous les musulmans ont le devoir de venir en aide à leurs coreligionnaires en détresse. Cette solidarité panislamique implique un jihad global à la fois contre les puissances occidentales et les régimes arabo-musulmans qui soutiennent ces puissances.

daech

L’objectif final: chasser les puissances non musulmanes des territoires musulmans, renverser les régimes "apostats" et rétablir l’unité originelle de l’oumma sous l’égide du califat. Mais cette stratégie a été un échec, ce qui a poussé plusieurs leaders jihadistes de premier plan à la critiquer sévèrement, notamment après les attentats du 11 septembre. Par contre, Daech inscrit son action dans une démarche "glocale", c’est-à-dire la capacité à penser globalement et à agir localement. Les dirigeants de l’organisation ont préféré se doter d’une base territoriale au cœur même du monde arabo-musulman et d’assurer leur autonomie financière avant d’aller à l’assaut du monde.

Pour ce faire, ils ont suivi trois étapes: 1- la démoralisation et l’épuisement 2- l’administration de la sauvagerie 3- l’instauration de l’Etat islamique/califat. La réussite partielle de cette stratégie et la proclamation d’un "califat" en juin 2014 ont fait des émules çà et là dans le monde arabo-musulman et ailleurs, comme on l’a vu au Sinaï, en Libye, en Tunisie, en France...

Quels sont donc les points de convergence entre Daech et le califat tel qu'il a existé à partir du VIIème siècle?

"La plupart des entités politiques qui ont émergé en terre d’islam depuis le Moyen Âge ont puisé dans le récipient califal pour justifier leur prise du pouvoir."

Ce sont les éléments de légitimation. La plupart des entités politiques qui ont émergé en terre d’islam depuis le Moyen Âge ont largement puisé dans le récipient califal pour justifier leur prise du pouvoir – advenue généralement par la force brute. Le califat est une institution structurante dans l'imaginaire politico-religieux musulman. Pour ne pas aller très loin, la plupart des dynasties marocaines depuis les Almohades jusqu’aux Alaouites en passant par les Mérinides et les Zaydanides (les Saâdiens de l’histoire officielle) se sont largement inspirées de cette construction sociale. La démarche de Daech est donc tout sauf exceptionnelle. Mais nous pouvons légitimement nous demander si les ingrédients qui ont servi à porter des dynasties au pouvoir tout au long du Moyen Âge restent valables à l’époque contemporaine...

Cette lacune ne pourrait-elle pas mener Daech à sa perte?

Pour des raisons objectives et subjectives, je peux dire qu’il y a deux sortes de scénarios possibles pour l’avenir de Daech. Le premier scénario, peu probable, c’est la routinisation, une sorte de normalisation de Daech, qui descendrait d’un cran en matière de violence, et tenterait de se faire accepter par son environnement immédiat et dans un second temps par la communauté internationale.

On a déjà eu affaire à ce genre de phénomène non seulement dans l’histoire médiévale mais également dans l’histoire contemporaine. Je pense à l’Iran et surtout à l’Arabie Saoudite qui a plus ou moins ressemblé à une sorte de Daech au début du vingtième siècle. Le socle idéologique de l’Etat saoudien reposait sur le même socle idéologique que celui de l’organisation "Etat islamique", c’est-à-dire le wahhabisme.

"Combattre Daech et les vaincre militairement ne servira quasiment à rien."

Mais vu que Daech a adopté une sorte de morale de conviction, avec une volonté de mettre en application ses croyances coûte que coûte, quelles qu’en soient les conséquences, il va droit dans le mur. En outre, il y a trop de contradictions internes au sein du mouvement. De fortes contradictions sociales, politiques, culturelles et idéologiques existent entre des combattants d’origines différentes. Jusqu’à présent, c’est principalement en raison des victoires successives et de l’expansion fulgurante que l’organisation a pu se maintenir et perdurer.

Mais dès que les ressources commenceront à manquer et que les "victoires" se feront plus rares, les tensions internes se mueront en luttes fratricides, lesquelles engendreront selon toute vraisemblance l’implosion de l’organisation terroriste. Ce deuxième scénario est bien sûr le plus probable.

Le jihadisme est une structure sociale, certes, mais est avant tout une idéologie. Dans ce sens, le combat doit se faire contre l'idéologie. Daech est une sorte de cancer généralisé. Si une solution globale n'est pas trouvée, la métastase va réapparaître dans toutes les régions où il y a du chaos. Combattre Daech et les vaincre militairement ne servira quasiment à rien. La plupart des régimes dans le monde arabe ont exploité cette voie mais elle ne suffit pas. Il faut une solution politique et économique pour combattre l'idéologie.

Abu Bakr Naji, le stratège visionnaire

abu bakr naji

Abou Bakr Naji a écrit son livre entre 2002 et 2004 dans lequel il reposait sa stratégie sur deux hypothèses: les Américains vont finir par se retirer de l'Irak et beaucoup de régimes arabes vont être déchus. De cela va résulter le chaos. Selon l'auteur de De l'administration de la sauvagerie, les jihadistes devaient être le seul groupe à préparer les fruits de ce chaos.

Il va alors dessiner un plan d'action en trois phases: une première étape de déstabilisation et de démotivation durant laquelle le territoire d'implantation est déterminé. Une fois installé, le groupe jihadiste devait sanctuariser cette Terre et harceler le gouvernement en place.

Parallèlement, si l'occasion se présente, il fallait commettre des attentats à l'étranger pour frapper les esprits des Occidentaux et les terroriser. Naji n'avait aucun scrupule à utiliser le mot "irhab". Ces attentats allaient aussi permettre de recruter et d'avoir de l'argent. Cette première étape n'est cependant pas suffisante pour prendre le pouvoir, il fallait attendre deux conditions: le retrait américain et la chute du régime. L'Etat islamique en Irak est déclaré en 2006 avec comme leader Abou Omar Al-Baghdadi, qui est tué en 2010 lors d'une opération des forces américano-irakiennes. Amputée de son leader, l'organisation s'affaiblit mais reste toujours aussi forte idéologiquement.

abu bakr baghdadi

Ce n'est qu'en 2011 que les deux prophéties d'Abou Bakr Naji se réalisent avec le retrait des Etats-Unis de l'Irak et la fin du régime de Saddam Hussein. "Dawlat Al-Iraq Al-Islamia" renaît alors de ses cendres et renforce son emprise sur une bonne partie du pays. Abou Bakr Al-Baghdadi, successeur d'Abu Omar, grâce au conseil des officiers de Saddam Hussein, porte le jihad en Syrie, où un début de guerre civile se précise. Entre 2013 et 2014, l'organisation gagne du terrain en Irak et en Syrie et déclare la création de l'Etat islamique en Irak et au Cham, d'où l'acronyme Daech (Dawla Al-Islamia fil Iraq wal Cham).

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Qu'est-ce que l'Etat islamique?
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