Tunisie: La loi 52 sur les stupéfiants: Le calvaire des mères de prisonniers (REPORTAGE)

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LOI 52
Aujourd'hui c'est le fils des autres, demain ça sera ton fils | Youssef B.Ammar, F. Amri, S. Jbéli, Seif Jlassi
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Elle promenait un regard perdu sur la foule qui l'entourait ce jour-là au Bardo. Fajra Zardoud sait pourtant très bien où elle se trouve et pourquoi elle s'est jointe à la manifestation des familles des victimes de la loi 52 sur les stupéfiants, devant l'Assemblée des représentants du peuple (ARP), lundi 28 décembre.

Fajra a un fils en prison, incarcéré en vertu de cette loi qui prévoit une peine d'emprisonnement de 1 à 5 ans et une amende de 1000 à 3000 dinars pour "tout consommateur ou détenteur à usage de consommation personnelle de plantes ou de matières stupéfiantes". Il s'appelle Wael Chawali, 23 ans. Condamné à un an, sa peine atteint aujourd'hui neuf années supplémentaires pour "outrage à un fonctionnaire public en fonction", en l'occurrence des gardiens de sa prison.

"Cette dernière condamnation a été prononcée sans sa présence. La parole du policier est sacralisée et ne peut être contredite. Aucune preuve du contraire n'est possible", déplore sa mère.

Elle avoue pourtant qu'il arrive à son fils d'avoir des comportements violents, suicidaires: "Quand on insulte sa mère, il devient agressif. Il n'a que Dieu et moi dans la vie. Il a fait cinq tentatives de suicides en prison, à chaque fois en avalant des matériaux en métal. Après subi pour ça cinq opérations, il a été transféré deux semaines dans un hôpital psychiatrique. Mon fils doit être traité, chose qui n'est pas faite en prison. Ses prises de médicaments ne sont pas régulières, ce qui aggrave sa situation".

Elle raconte qu'elle a constaté qu'il avait été tabassé à plusieurs reprises: "Il me montre les séquelles de ces violences quand je lui rends visite, je ne peux rien pour lui". D'ailleurs, elle-même aurait été violentée: "Nous les parents de détenus, on (les gardiens) nous traite de déviants, d'animaux!".

Devant l'incapacité de le sauver de ses bourreaux, elle fait appel à des ONG dont l'Organisation contre la torture en Tunisie. "On a déposé plainte aussi contre certains de ces gardiens de prison. Face à la gravité des accusations, ils se sont contentés de les transférer dans une autre prison que celle où se trouve mon fils. Si ça se trouve, ils vont être promus", ironise-t-elle.

Fajra est femme de ménage. Tiraillée entre le travail qu'elle enchaîne dans les maisons pour payer les avocats, l'effort qu'elle met pour solliciter les ONG afin qu'elles suivent le dossier de son fils et la dégradation de son état de santé, elle est devenue dépressive. Elle avoue avoir essayé à plusieurs reprises de mettre fin à sa vie, "à son calvaire" comme elle dit.

"A chaque fois que je craque, je pense à mes enfants. Les seules personnes pour qui je continue à me battre. J'ai travaillé dur pour subvenir aux besoins de mes trois fils, pour qu'on n'ait besoin de personne. J'ai essayé de bien les éduquer. Wael avant d'entrer en prison, a failli tomber entre les mains de jihadistes. J'ai réussi à lui enlever ces idées mais je n'ai pas pu lui arracher sa souffrance", dit-t-elle avant de fondre en larmes.

Pas loin de Fajra, il y a une autre mère venue crier sa rage contre la loi 52. Elle s'appelle Najwa Mabrouk, mère de Amine Mabrouk, condamné à un an de prison ferme pour les mêmes motifs, avec son ami Adnène Meddeb.

"La seule preuve qui a été retenue contre eux est un paquet de feuilles à rouler retrouvé dans leur voiture", selon son avocat Ghazi Mrabet.

Najwa clame l'innocence de son fils, jurant que ces feuilles à rouler appartenaient à son mari décédé qui, souffrant à la fin de sa vie d'une insuffisance rénale, fumait du tabac à rouler qui ne "contient pas de produits chimiques, contrairement au tabac normal".

"Elles sont restées dans la voiture depuis un an", assure-t-elle.

"Que Dieu ait pitié de lui, il a 35 ans, il est marié, il a une famille qui l'attend, il est à la fleur de l'âge. Pourquoi une telle injustice?", s'interroge-t-elle en sanglots, incapable de terminer son récit.

Ces mamans effondrées, se mêlaient à plusieurs dizaines de personnes revendiquant devant l'Assemblée l'abrogation de la loi 52, à l'appel du collectif "Prisonnier 52". En écoutant leurs histoires, certains tentaient de rassurer ces femmes: "On ne baissera pas les bras, cette loi sera abrogée tôt au tard", lance Mohamed Aziz Ben Mustapha, l'un des organisateur de la manifestation.

"8000 prisonniers sur la base de cette loi croupissent en prisons pour un joint, 8000 personnes mêlées à d'autres criminels, 8000 destins brisés, 8000 familles ravagées par le chagrin", a-t-il fustigé.

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