Pour Lotfi Farhane, maire démissionnaire de Sayada, "la Tunisie prend un virage dangereux"

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VILLE DE SAYADA
Sayada | Ville de Sayada
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"La Tunisie prend un virage dangereux"... Lotfi Farhane, maire démissionnaire de Sayada, ne mâche pas ses mots et son dégoût, après avoir quitté son poste à la tête de la délégation spéciale de Sayada, une ville qui s'est faite remarquer depuis quelques années pour ses efforts en faveur de la transparence et de la bonne gouvernance.

La nouvelle de sa démission s'est répandue comme une trainée de poudre suite à la publication de l'article "Tunisie: une démission démocratique?" sur Médiapart.

Depuis le début de ses travaux à Sayada (en 2011), la délégation spéciale aura réussi à impliquer le citoyen dans la vie municipale. Le premier pas entrepris par celle-ci a été de publier des rapports mensuels des finances de la municipalité, ce qui a permis aux citoyens de prendre connaissance et de suivre les dépenses municipales dans un premier temps.

La seconde étape entreprise par la délégation spéciale de Sayada a été de faire participer les habitants à la vie municipale par le biais de "référendums" sur le site internet de la ville, permettant aux citoyens de prendre position sur des sujets locaux.

Cela n'a été possible qu'à travers l'aide et l'entremise de l'association CLibre qui a permis de développer un réseau WIFI local libre d'accès aux habitant de la ville. Cette "libéralisation" du réseau local a permis aux habitant de la ville de contribuer plus encore à l'amélioration dans la prise de décision locale.

Avec une hausse de 40 % des recettes, la délégation spéciale aura réussi en 4 ans à remplir les caisses municipales, "j'ai arrosé les caisses de la municipalité", affirme Lotfi Farhane, son président.

Sayada ou la lutte pour la transparence municipale

Contacté par le HuffPost Tunisie, le maire démissionnaire Lotfi Farhane a tenu à revenir sur les raisons qui font de Sayada un cas unique en son genre, "un cas d'école".

Selon Lotfi Farhane, la bonne gouvernance ne peut être menée à son terme que par la participation du citoyen à la vie active de la municipalité. Celui-ci est dans un premier temps consulté pour les travaux qu'envisage la municipalité, puis peut suivre l'évolution des travaux.

"La délégation de Sayada a voulu repenser la relation entre l'administration et le citoyen. En organisant la journée 'Sayada ouvre ses données', nous voulions rétablir la confiance - longtemps malmenée- des habitants de Sayada.", raconte Lotfi Farhane.

Le site "Ville de Sayada" offrait aux habitants l'accès aux travaux de la délégation.

La petite ville portuaire s'est dressée comme un modèle réussi de décentralisation, "mais les délégués, les gouverneurs, l'administration veulent tout contrôler. On nous fait penser que la décentralisation est encouragée par l'Etat, mais c'est du pipeau", affirme le maire démissionnaire.

"J'ai senti le vent tourner après les législatives d'octobre 2014"

Pendant quatre ans, le cas de Sayada n'a intéressé personne en Tunisie, "tout le monde s'en foutait". Les retombées médiatiques, notamment celles d'Orient XXI et d'ARTE ont poussé l'Union Européenne et la Banque Mondiale à encourager cette délégation pour qui "transparence" est le maître-mot.

"L'intérêt pour Sayada a très rapidement dérangé. Quand une délégation de la Banque Mondiale a entrepris une visite non-officielle, on a frôlé la catastrophe avec le gouverneur de Monastir. Pendant quatre années, personne ne s'est soucié de nous, mais quand il y a matière à récupération, il faut se rapporter au gouverneur", ironise Lotfi Farhane.

Le succès que connaît Sayada n'est pas au goût de tout le monde. Selon les dires de Lotfi Farhane, plusieurs composantes du Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD) se sont recyclées en partie au sein de Nidaa et ont tenté de reprendre le pouvoir qu'elles avaient sur la municipalité de Sayada.

"La réussite de Sayada pose un problème fondamental en vu des prochaines élections municipales. Ces personnes n'ont pas besoin de réussite pour mener la campagne électorale, bien au contraire, seul le chaos leur permettra d'accéder au pouvoir", dit-il.

Lotfi Farhane, non-partisan, serait donc un obstacle aux ambitions politiques de certaines personnes.

Il est aussi confronté à un autre problème: l'indiscipline de certains employés de la municipalité. "La fille du Secrétaire-Général du bureau local de l'UGTT a été traduite devant le conseil de discipline. Cette affaire a pris de l'ampleur et j'ai cru bon de la soumettre à la Direction Générale des Finances Publiques qui devait la poursuivre par la suite devant la cour pénale", explique-t-il.

Conclusion de l'affaire, l'employée aurait été disculpée, et M. Farhane qui se dit harcelé et menacé, perd la bataille.

"L'horizon n'est pas rose"

Le climat général malsain, les pressions subies par la délégation, les "on va fermer la ville, on va tout mettre à feu et à sang" auraient pu pousser Lotfi Farhane à déposer une plainte auprès de la justice tunisienne. Mais sur ce point, l'ancien maire est définitivement découragé: "Je suis dégoûté, je n'ai plus envie de m'accrocher. Je veux boucler cette étape de ma vie."

Amer, Lotfi Farhane confie que son "seul tort, c'est d'avoir voulu appliquer la loi, d'avoir voulu inculquer la valeur du travail et de la discipline, d'avoir lutté pour la transparence."

Dans une analyse de la situation politique actuelle du pays, il considère que la Tunisie est "entrée dans une zone de turbulences, et que l'horizon n'est pas rose". Il rappelle les violences policières qui ne cessent de se multiplier, la pression sur la société civile, "il faut avoir du flair, la Tunisie prend un virage dangereux."

Sayada est selon son ancien maire, "un exemple qu'il aurait fallu 'cultiver', encourager. Malheureusement, il reste un goût d'inachevé".

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