Un Marocain en Tunisie après les attentats de Sousse et du Bardo (INTERVIEW & VIDÉO)

Publication: Mis à jour:
Imprimer

TERRORISME - Après les attentats tragiques survenus cette année en Tunisie sur une plage de Sousse et au musée du Bardo, Youssef Mellouki, financier de profession mais globe-trotteur dans l'âme, s'est rendu début juillet sur les lieux des deux attaques afin de tenter de comprendre l'horreur. Entretien.

HuffPost Maroc: Vous vous êtes rendu en Tunisie juste après les attentats de Sousse et du Bardo. Pourquoi?

Youssef Mellouki: Vendredi 26 juin, j’étais abasourdi comme tout le monde en regardant aux infos les quatre événements tragiques qui ont lieu en une seule journée. Parmi les quatre tueries, trois ont été directement revendiquées par Daech, et tout ça durant un vendredi de ramadan, le mois et le jour les plus sacrés pour les musulmans…

Face à ma colère grandissante, j’ai eu envie de dénoncer cette injustice en me rendant sur les lieux de l’attentat de Sousse et de l’attaque au musée du Bardo afin de toucher de mes propres doigts les dégâts d’un tel drame, et voir comment les choses se sont déroulées. On comprend mille fois mieux quand on voit les éléments sur le terrain plutôt qu’à la télé.

Vous en avez fait une vidéo. A qui s’adresse-t-elle?

Après les attentats de Charlie Hebdo à Paris, j’ai vu des théories qui disaient que l’attentat n’avait jamais eu lieu. Et les conspirationnistes justifiaient leurs positions en "analysant" une vidéo de quelques pixels prise par un téléphone portable et dont l’auteur devait jongler avec la mort pour continuer à filmer… Ce genre de théories accompagnées de prêches douteux trouvent malheureusement un écho chez plusieurs personnes, parfois d’âge et de niveau scolaire relativement élevés, ce qui est très inquiétant.

Etant un partisan de la paix, de la tolérance et de la liberté, je voulais donc réaliser un reportage sur ces deux attentats en Tunisie, car qui sait, peut-être qu’une ville appelée Sousse n’a jamais existé, nous dira-t-on..! Je veux également transmettre aux jeunes l’idée qu'il existe mille manières de gagner de l’estime dans la vie, plutôt que de rejoindre des organisations terroristes comme ce qui s’est passé avec ce jeune Tunisien à Sousse. Il y a des prix Nobel à décrocher, des vaccins à trouver, des vies à sauver, des associations caritatives à créer, des médailles olympiques à gagner…

Avez-vous eu des difficultés à vous rendre en Tunisie et sur les lieux des attentats? Comment avez-vous été reçu et accueilli en tant que Marocain?

Je n'ai au aucune difficulté particulière. A mon arrivée à l’aéroport Tunis Carthage, j’ai eu droit à un interrogatoire avec la police des frontières. Des questions parfois longues, mais avec du recul, on comprend que cela relève plus de la prudence qu’autre chose. Ce qui se comprend parfaitement à cause des menaces encore existantes.

Sur la plage de Sousse, l’accès, heureusement ou malheureusement, était aussi simple que sur toutes les plages du monde. Des transats, des parasols par ci, par là, et le fils du gardien de voitures qui joue avec sa sandale sur le sable, et dont le sourire innocent peut nous donner la plus grande leçon d’espoir et de tolérance dont on a besoin dans ce genre de situation.

Au musée du Bardo, il fallait payer un ticket de 11 dinars (55 dirhams) pour l’entrée… et pour avoir droit à une chanson de Nass El Ghiwane, chantée par un des gardiens après que je lui ai dit que j’étais marocain, ce qui donne une idée claire de la manière dont j’étais accueilli par les Tunisiens! D’ailleurs, un guide touristique m’a sorti une expression que j’ai trouvée pleine de sens: "Les tunisiens sont des êtres doux". De ce que j’ai vu, je ne peux que le confirmer.

Vous avez rencontré plusieurs témoins des attentats au musée du Bardo. Que vous-ont ils appris?

J’ai constaté à quel point les gens sur place étaient courageux. Les guides du musée du Bardo avaient, chacun d’eux, caché un groupe de touristes dans le labyrinthe du musée en attendant que ça passe. Un guide s’était caché avec une femme enceinte, son mari espagnol et leur fils de 5 ans sous un couloir bien profond pendant 24 heures. Ils ne pouvaient ni entendre ce qui se passe au-dessus, ni passer des coups de fil à cause de l’absence de couverture réseau.

Ils sont restés là jusqu’à ce que la police les sorte le lendemain de l’attentat, à 11h. Un autre faisait un tour dans les salles du musée à la recherche d’une personne ayant besoin d’aide lorsqu’il est soudainement tombé sur un Anglais qui saignait à côté de sa femme. Il lui a proposé de le sortir de là, mais le touriste anglais a refusé et a préféré mourir à côté de sa femme décédée sur place.

Ce sont des détails qui donnent la chair de poule. On dirait un scénario d’un film hollywoodien sauf que là, ce n’était pas un film. Le sang et les cercueils étaient vrais…

Et à Sousse?

C’était la première fois que je me rendais sur les lieux d’un attentat quelques jours après. C’est impressionnant ce que l’on ressent. Une ambiance très pesante, quand on voit les mêmes transats sur lesquels des personnes ont trouvé la mort pour une raison que la raison déshonore.

A Sousse, les habitants ont également fait preuve d’un courage exceptionnel: les jeunes qui ont essayé d’empêcher le terroriste d’avancer, les habitants du quartier qui lui ont lancé des pierres de leurs toits, ou encore ceux qui ont accueilli chez eux des touristes étrangers pour les cacher le temps que ça se calme.

J’ai appris aussi comment des décisions politiques peuvent conduire à l’instabilité dans toute une région. Car une partie de ce qui se passe aujourd’hui en Tunisie est due au renversement du régime de Kadhafi en Libye. Après son assassinat, le pays n’était pas prêt pour une transition démocratique et les habitants ont facilement repris les dépôts d’armes éparpillés dans tout le pays, ce qui facilite énormément l’accès aux armes aujourd’hui et même l’introduction de ces armes en Tunisie.

D’ailleurs, c’est le même phénomène qui s’observe au Proche-Orient. Après la guerre des Etats-Unis en Irak, jamais cette région n’a été aussi chaotique. Peut-être une leçon pour les politiques du monde: avant de se lancer dans une guerre, vérifier s’ils sont dans leur vrai rôle, à savoir les gardiens d’un idéal universel.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé lorsque vous êtes allé sur les lieux des attaques?

Une image marquante, ce sont les jouets sur la plage. Les petites affaires des enfants qui étaient là ne vous laissent pas indifférents. Notamment la petite pelle ou les tongs roses de taille 28. D’après les témoins, la petite fille qui portait ces tongs avait vu sa mère tomber par terre après que le terroriste lui a tiré dessus. Elle s’était jetée sur sa maman pour voir ce qu’elle avait quand le tireur l’a vue et lui a tiré dessus à son tour…

Au musée du Bardo, c’était juste surréaliste de voir l’impact des balles sur les murs et les statues. Je ne veux même pas imaginer ce que ça peut causer sur un corps humain. Après avoir vu ça, je ne pense qu’aux mots laissés par les proches des victimes sur la plage. Ils commençaient tous par "Why?" ("Pourquoi?").

C’est frappant aussi de voir à quel point les complexes touristiques sont déserts. Le vide absolu! Sur la plage El Kantaoui à Sousse, à perte de vue, à part des fleurs et des drapeaux qui flottent en hommage aux victimes, il n’y a que des transats vides. C’est dommage, car les plages sont fabuleuses. Quant au musée du Bardo, il ne me semble pas avoir vu un si beau musée au Maroc. C’est d’autant plus dommage, car le tourisme et la principale source de revenu pour le pays.

LIRE AUSSI:
Retrouvez les articles du HuffPost Maroc sur notre page Facebook.

À lire aussi sur le HuffPost Maghreb

Close
Les internautes marocains régissent aux attentats
sur
Partager
Tweeter
PUBLICITÉ
Partager
fermer
Image affichée

Suggérer une correction

Sur le web

Après les attentats, la Tunisie désertée par les touristes nordistes

Attentat en Tunisie: Londres veut revenir sur son conseil aux ...

Tunisie : les touristes britanniques et européens vident les hôtels ...

Attentat en Tunisie : au moins 37 morts, dont cinq Britanniques

La Tunisie peut être tentée de renoncer à la démocratie par peur du ...