Hugh Roberts et l'Algérie : à Bouira, de la "révolution agraire" à la Kabylie

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Hugh Roberts est un cas à part. Un Ovni, qui s'est posé à Bouira dans les années 70 pour étudier la "révolution agraire" mais qui découvre, dans le contact des gens, un champ d'étude autrement plus passionnant : La Kabylie. Dans cette partie de l'entretien accordé à Daikha Dridi à San Francisco pour le HuffPost Algérie, il explique son long et patient cheminement algérien qui a débouché sur son livre Berber Government.

HuffPost Algérie: Pour vous présenter aux lecteurs qui ne vous connaissent pas, puis-je dire que vous êtes une sorte d'ovni, une rareté académique? Un érudit britannique, vous enseignez dans Tufts l'une des plus prestigieuses universités américaines et votre domaine d'expertise est l'Algérie, un sujet qui souvent suscite moins l'intérêt des universitaires anglophones que francophones...

Hugh Roberts: En effet, mon choix de me spécialiser sur l’Algérie était insolite, voire excentrique. Alors qu’il y a eu depuis cinquante ans au moins des universitaires américains à travailler sur l’Algérie, des politologues pour l’Algérie indépendante et des historiens pour la période coloniale, les études maghrébines n’existaient qu'à peine dans les universités britanniques dans les années 1970 à 2000.

Il y a maintenant quelques spécialistes du Maghreb en poste ici et là, notamment à Oxford, mais ce changement est très récent. Cela explique pourquoi j’ai eu un itinéraire peu conventionnel et que j’ai travaillé à plusieurs reprises en dehors du cadre universitaire, comme journaliste ou consultant ou "chercheur indépendant" et aussi pour l’International Crisis Group avant de pouvoir finalement réintégrer l’université, grâce à feu Edward Keller, un diplomate américain qui avait bien connu et aimé le Maghreb et dont le legs a permis la création de la chaire que j’occupe à Tufts.

Ce qui frappe d'abord en lisant votre livre, c'est une sorte de jubilation souterraine qu'éprouve le chercheur en sciences humaines que vous êtes à pouvoir enfin délivrer le fruit du travail minutieux de toute une vie. Pouvez-vous nous parler du travail en amont qui a débouché sur Berber Government?

Je dirais plutôt que j’ai éprouvé un immense soulagement à la sortie de mon livre, car il a été un travail de longue haleine, que j’ai été obligé d’interrompre plusieurs fois. Il y avait d’abord le travail que j’ai fait pour ma thèse de doctorat, sur le rapport entre la Kabylie et l’État en Algérie indépendante, que j’ai soutenu en 1980.

Ce travail était le fruit d’enquêtes sur le terrain, dans plusieurs points de la Grande Kabylie mais surtout dans le haut Djurdjura et en particulier au village d’Ath Waaban, et des recherches à Aix-en-Provence dans l’archive de la presse algérienne au Centre de Recherches et d’Études sur les Sociétés Méditerranéennes et dans les archives coloniales.

djurdjura

Djurdjura, au-dessus des villages kabyles

Berber Government est le développement de ce qui était, à l’origine, une partie assez courte de ma thèse de doctorat où j’ai donné mon avis, de manière forcément sommaire, sur l’organisation politique de la Kabylie pré-coloniale afin d’expliquer les traditions et les pratiques qui influaient la vie politique locale en Algérie indépendante.

Par la suite, j’ai choisi de développer mon analyse de la Kabylie pré-coloniale pour en faire un livre. Ayant écrit quatre chapitres en 1989, j’ai été obligé de mettre ce projet de côté pour me pencher exclusivement sur la crise algérienne, sur laquelle j’ai beaucoup écrit.

Mais il me restait aussi de la recherche à faire pour la deuxième partie du livre, qui traite de l’histoire politique de la Kabylie pendant l’époque ottomane. J’ai pu entre-temps retourner sur le terrain à plusieurs reprises, notamment en 1983, 1992, 1997, 1999 et 2003, mais ce n’est qu’à partir de 2007 que j’avais enfin le loisir de me focaliser exclusivement sur la recherche qui restait à faire, la mener à bien et achever mon livre.

Votre intérêt pour l'Algérie et la Kabylie a commencé dans les années 70 où vous vous êtes installés à Bouira pour y enseigner l'anglais tout en entamant vos recherches sur la Kabylie. Pourquoi précisément avoir choisi cette destination?

Au début la Kabylie n’était pas mon objet d’étude. C’était l’État algérien et la nature du rapport État-société qui m’intéressaient. J’avais fait ma première visite en Algérie en août-septembre 1972, au moment du début de la "Révolution agraire" et c’était cette politique agraire que je voulais étudier.

Grâce à un professeur à Oxford, j’ai pu contacter l’ambassadeur algérien, Lakhdar Brahimi, qui m’a suggéré de prendre un poste d’enseignant d’anglais afin de séjourner un bon moment pour faire la connaissance du pays et entreprendre mes recherches. J’ai accepté et, lors d’un deuxième meeting à l’ambassade avec un représentant du ministère de l’Enseignement primaire et secondaire, on m’a offert un choix entre trois lieux d’affectation, Annaba, Bouira et Sidi Bel Abbès

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J’ai choisi Bouira parce qu’elle était la ville la plus petite des trois et qu'elle me permettait d'être plus près et des campagnes et d’Alger. Or, il s’est avéré beaucoup plus difficile que je n’avais prévu de faire une étude sur la Révolution agraire. Mes démarches pour obtenir l’autorisation nécessaire afin que je puisse faire une enquête approfondie sur le terrain n’ont rien donné.

J’ai obstiné pendant deux ans mais en 1975 j’ai dû me rendre à l’évidence. Heureusement, c’était à ce moment-là que des rencontres fortuites m’ont permis de connaître des jeunes gens originaires d’Ath Waaban et de leur rendre visite chez eux, et je me suis rendu compte qu’il y avait là une possibilité de faire des recherches intéressantes et donc une solution de rechange pour la thèse sur la Révolution agraire que je me voyais contraint à abandonner.

*Berber Government. The Kabyle Polity in Pre-colonial Algeria. I.B. Tauris. London. New York. 2014.

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