Enseignement en Tunisie: Un système "malade" en mal de réformes

Publication: Mis à jour:
COLE
Nacer Talel
Imprimer

ÉDUCATION - Un système éducatif, qui dit-on, fabrique des potentiels terroristes, une semaine bloquée retardée, une grève, un interminable bras de fer entre syndicalistes et ministère de l’éducation, des élèves qui ripostent par la violence, des parents inquiets, tout le monde se jette la responsabilité de l’échec d’un système éducatif épuisé et épuisant.

Cette crise parait passagère. Elle a fait la Une des médias tunisiens mais sera reléguée au second plan, actualité oblige. Mais justement, à chaque attaque terroriste, la dernière au musée de Bardo, on peste contre un système éducatif, responsable de la naissance de ce fléau.

Un enseignement gratuit et de qualité était le pari de la Tunisie indépendante, lorsque l'Etat réservait une grande partie de son budget à cette cause. Mais avec l'absence de réformes structurelles et les années de dictature, le système éducatif tunisien est plus que jamais critiqué.

Un système éducatif en panne

"Le système éducatif est malade, les calmants qu’on injecte de temps à autres à travers des réformes périodiques ne marchent plus, tellement inadaptées, pire, ils infectent encore le système. Il faut avant tout chercher les causes profondes de cette maladie pour pouvoir prescrire le traitement approprié", estime Adel Haded, directeur général chargé des programmes et de la formation continue au sein du ministère de l’Education, dans une déclaration au HuffPost Tunisie

Sur les causes, les avis divergent: c’est la faute des enseignants qui usent et abusent des cours particuliers? D’un ministère qui change les méthodologies de l’enseignement comme on change les ministres ? Des parents laxistes ? De toute une société violentée et violente?

"Une commission au sein du ministère a été créée afin de s’étaler sur les causes et les remèdes, la consultation nationale prendra probablement du temps. En effet, c’est facile de lancer des accusations et d'énumérer les dysfonctionnements mais le plus difficile, c’est une expertise sérieuse basée sur des études scientifiques et pas juste des impressions par-ci, par-là!", lance Adel Haded.

Un système rongé par la violence physique et économique

Côté syndicat, on se lamente sur un système en faillite.

"L’enseignement comme un mode d’ascension sociale a pris un coup dur depuis des années, à une époque où l’argent constitue la valeur suprême, le savoir n’a plus sa place. Comment expliquer à un élève que par le savoir il va gravir les échelons quand il voit que son frère, son voisin, est diplômé chômeur, et que d’autres beaucoup moins instruits gagnent très bien leur vie", explique Najib Salami, secrétaire adjoint du syndicat de l’enseignement secondaire, au HuffPost Tunisie.

La violence, selon lui, gangrène les établissements éducatifs: "Ce phénomène ronge l’enseignement depuis des années, il a explosé depuis le 14 janvier dans le cadre de l’anarchie générale que traverse la société. On subit ainsi de plus en plus d'actes de violence aussi bien de la part des élèves que des parents. Or sans ordre l’action éducative échoue », renchérit-il.

La "violence" est aussi économique et ce sont les parents qui payent la lourde tribu. En effet, les cours particuliers sont un phénomène grandissant, qui atteint désormais même l’enseignement primaire.

Est-ce une demande des parents ou des enseignants? "Pour avoir une bonne note, il faut inéluctablement suivre des cours particuliers. Ils sont à la fois un moyen de gagner la sympathie de mes professeurs et aussi d’affiner mes connaissances dans telle ou telle matière étant donné que le programme est surchargé et qu’il nous est impossible de bien comprendre le cours en classe", estime Roua. H, élève en baccalauréat.

Le phénomène est reconnu et critiqué par les syndicats concernés: "Les cours particuliers sont aussi une demande des parents qui cherchent l’excellence à tout prix. Les enseignants souffrant d’une situation financière précaire réagissent favorablement à cette demande. Quant aux cas d’harcèlement pratiqués par les enseignants pour obliger leurs élèves à suivre les cours particuliers, ils sont rares et condamnables", explique Najib Salami.

Pour pallier ce phénomène, Faten Gouiaa, présidente de l’association Education et prospérité préconise d’alléger les heures de cours pour permettre de faire des séances de rattrapage gratuits et suivre des activités culturelles.

"Ainsi, l’enfant ne se lassera pas de l’école et il y aura moins de violence. La pression qui pèse aussi bien sur l’enseignant, le parent et l’élève diminuera".

Que fait le ministère de tutelle pour remédier à ces dysfonctionnements? "Il privatise le secteur", lance Mokhtar Mtiou, pédagogue.

Côté ministère, on reconnait la responsabilité de l’Etat dans la privatisation du secteur: "Quand on n’entretient pas les écoles, quand les infrastructures sont aussi délabrées, quand on fait des réformes inappropriées qui abaissent le niveau de connaissances de l’élève, on pousse inéluctablement vers la privatisation. Les parents qui ont les moyens se dirigent ainsi vers le secteur privé", confie Adel Haded.

Le principe de l’école obligatoire et gratuite est ainsi ébranlé.

"Ceci a commencé dès les années 80 avec les prémisses des cours particuliers dans l’indifférence générale de l’Etat et des syndicats concernés. Puis la privatisation a gangréné tout le système, encouragée par l’Etat et imposée par les institutions financières internationales. 'Des entreprises' privées d’éducation fleurissent depuis cette époque. L’éducation est désormais un bien de consommation et donc soumis aux règles de la loi du marché", a déploré Mokhtar Mtiou.

Une fabrique à chômeurs

"Des milliers de diplômés dont une grande partie avec un niveau déplorable et dont une partie seront des futurs enseignants", constate Mokhtar Metiou.

Des futurs enseignants? Peut-être, s’ils arrivent à décrocher un poste.

"Une des failles du système actuel est qu’il n’est plus adapté aux offres d’emploi, ce qui contribue à la hausse du chômage", explique Adel Haded.

La détérioration de la qualité de l’enseignement y contribue aussi.

"Notre système est inadapté à notre époque, transmettre le savoir n’est plus l’enjeu, il existe via internet. On doit travailler l’intelligence aussi bien théorique que pratique. En effet, la marginalisation de l’enseignement professionnel aussi bien par l’Etat que par une mentalité générale qui le méprise a fait croire à tout le monde qu’il était capable de suivre un cursus théorique long alors qu’une bonne partie aurait dû être orientée vers le circuit professionnel", ajoute-t-il.

Une faillite aussi bien au niveau des méthodes adoptées que du contenu qu’on dispense aux élèves: 

"On est plutôt dans l’accumulation passive du savoir, le système actuel ne favorise pas l’esprit critique, indispensable pour forger des esprits libres, des citoyens et la culture des droits humains y est absente", estime Abelbasset Belhassen, président de l’Institut arabe des Droits de l’Homme, qui a élaboré "Le pacte de l’éducation et de l’école de la citoyenneté", désormais un document pris comme référence par la commission sur la réforme de l’enseignement au ministère.

"La constitution, les conventions internationales devront nous guider dans cette réforme, plus précisément l’article 39. Notre objectif sera d’enraciner l’élève dans sa culture musulmane et arabe et l’élever selon les codes de la modernité, les valeurs des droits de l’Homme universels aussi bien au niveau du contenu que des méthodes", conclut Adel Haded.

LIRE AUSSI:

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.
Retrouvez les articles du HuffPost Maghreb sur notre page Facebook.

Sur le web

Tunisie : Le ministère de l'Éducation veut réformer le système éducatif