Un rapport adressé à l'ONU dénonce la marchandisation de l'éducation au Maroc

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ÉDUCATION - "Le rôle de l’école est-il de former un salarié, ou un citoyen? (…) L’éducation doit-elle être vendue à des clients qui sont considérés dès le plus jeune âge comme des consommateurs et des cibles de marketing? ".

Deux questions que pose le rapport sur l’enseignement au Maroc, publié hier sur le site des Nations-Unies. Près de 50 associations y ont participé, elles alertent le Comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU, sur les dangers de la privatisation à grande échelle du secteur éducatif marocain.

Sylvain Aubry, chercheur à l’Initiative globale pour les doits économiques, sociaux et culturels, a participé à l’élaboration de ce rapport. Pendant un an, il a récolté les témoignages des parents d’élèves, des professeurs, des inspecteurs, mais aussi du ministère de l’éducation. Entretien.

HuffPost Maroc: Pourquoi la libéralisation de l’enseignement est-elle un problème?

Sylvain Aubry: Quand on parle d’enseignement privé, on a toujours une image des meilleures écoles, que l’on trouve à Casa, ou à Rabat. Une éducation de très bonne qualité. Mais l’enseignement privé, c’est aussi des écoles installées dans des garages, ou dans des appartements… Il y en a beaucoup qui sont dans des situations catastrophiques. En pratique, l’enseignement privé n’est pas du tout régulé.

Dans votre rapport, vous dénoncez aussi une aggravation des inégalités sociales…

C’est un problème essentiel. Une partie du privé capte les meilleurs élèves et les meilleurs professeurs. Pour simplifier: aujourd'hui au Maroc, il faut avoir beaucoup d’argent pour s’offrir une bonne éducation. Non seulement cette situation crée des inégalités, mais en plus, elle renforce encore les problèmes de l’école publique. Puisque tous les élèves qui sont dans des situations sociales précaires, et sont en général les plus en difficulté à l’école, se retrouvent dans le système public. C’est un cercle vicieux.

Pourtant, l’enseignement public était plutôt de bonne qualité il y a une vingtaine d’années. Que s’est-il passé?

On a toujours tendance à être nostalgique du passé… Il faut relativiser. Avant, l’éducation était réservée à une élite, la moitié des Marocains n’y avaient pas accès. Donc c’était beaucoup plus simple d’avoir un système éducatif performant. A la fin des années 1990, l’enseignement s’est ouvert à tous. C’est évidemment très positif.

C’est à ce moment-là que l’enseignement privé a pris de l’ampleur au Maroc?

Il y eu un vrai tournant en octobre 1999 avec la Charte nationale d’éducation et de formation. C’est une charte pleine de bonnes intentions, mais c’est elle qui introduit l’idée que le secteur privé doit être un partenaire essentiel de l’Etat pour le développement de l’éducation.

Entre 2000 et aujourd’hui, on est passé de 4% d’enseignement privé, au niveau primaire, à 14%. Et ces 14% concernent presque uniquement les grandes villes, les zones rurales sont complètement délaissées par le secteur privé, car ce n'est pas assez profitable. Ce qui est impressionnant, c’est la vitesse à laquelle le système éducatif marocain a complètement changé. Et c’est un changement qui s’est fait sans aucun contrôle, et sans aucune réflexion publique. A l’horizon 2030, en gardant le même rythme de croissance, plus d’un élève de primaire sur deux sera scolarisé dans le privé.

L’Etat s’est-il complètement désengagé de l’éducation?

Ce qui est paradoxal, c’est qu’en 2009, le Maroc consacrait près d’un quart de son budget à l’éducation. Jusqu’en 2012, il a mis en place un plan d’urgence, « Najah » (Réussite) qui a coûté énormément d’argent. Franchement, on ne sait pas où sont passés ces investissements. C'est symptomatique de la gestion de l'argent public au Maroc: il y a eu de gros problèmes de gouvernance, qui donne l'impression que la seule solution est l'enseignement privé, alors qu'il est tout à fait possible de créer un enseignement public fort - mais il faut un minimum de gestion saine.

Le Maroc multiplie les partenariats public-privé (PPP’s), c’est une solution viable?

C’est une aberration. Tous les pays qui ont essayé ce système finissent par revenir sur leur politique. C’est le cas de la Suède par exemple. Mais tout particulièrement du Chili, qui a poussé la logique des PPP’s à son paroxysme. Le Chili est devenu le système éducatif qui crée le plus de ségrégation au monde, en contravention totale avec les normes internationales. Il est incompréhensible que le Maroc essaye de copier le modèle chilien alors que ce dernier a clairement échoué.

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La privatisation de l'éducation au Maroc en quelques chiffres
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