William Burroughs, Jack Kerouac, Allen Ginsberg: Quand Tanger accueillait la Beat Generation

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William Burroughs, Jack Kerouac et Allen Ginsberg au Maroc |
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MÉMOIRE - La ville du détroit a été, dans les années 1950, le refuge de William Burroughs, Jack Kerouac et Allen Ginsberg, les fondateurs de la Beat Generation. Retour sur l’escapade à Tanger des clochards célestes qui ont inspiré les mouvements contestataires des années 1960.

Université d’Oxford, 1984. Dans le bureau de son directeur de thèse, Oliver Harris encaisse sans broncher une explosion de colère : "Un doctorat sur l’épouvantable Burroughs ? Vous n’êtes pas sérieux. Oubliez vite ! Ça ne vous mènera nulle part. Cet homme est impossible."

Trente ans plus tard, au centre-ville de Tanger où il nous emmène sur les traces de son écrivain fétiche, le professeur de littérature américaine s’amuse toujours de l’anecdote : "Ce cri d’indignation a piqué ma curiosité. Je n’ai cessé, depuis, d’écrire des livres sur Burroughs et de donner des conférences sur la Beat Generation."
 
La dernière en date s’est déroulée à Tanger du 17 au 19 novembre dernier. Pour célébrer le centenaire de William Seward Burroughs, Oliver Harris a choisi la ville du détroit, où l’écrivain sulfureux a vécu par intermittence de 1953 à 1964, et où deux autres figures majeures de ce mouvement littéraire et artistique l’ont suivi: l’écrivain Jack Kerouac et le poète Allan Ginsberg.

"Une amitié singulière liait ces trois personnages que tout opposait sauf une chose : une haine viscérale de l’Amérique puritaine et consumériste de l’après-guerre", explique l’expert anglais.
 

Auteurs sous influence

À droite de l’hôtel Rembrandt, sur l’effervescent "Boulibar", nous dévalons une ruelle en pente, assez sinistre. "Ne vous y aventurez jamais après minuit. C’est un coupe-gorge", prévient Harris.

En bas de la ruelle se trouve la Villa Muniria, le petit hôtel où Burroughs a composé, sous coke et héroïne, l’essentiel de son œuvre majeure, Le Festin nu. Un roman surréaliste, plongée terrifiante dans la folie de la drogue, qui dynamite les codes littéraires.

Longtemps rejeté par les éditeurs, longtemps censuré, ce livre est, par la suite, devenu légendaire. "Un jour, une touriste japonaise a demandé à visiter la chambre de Burroughs. Elle y est entrée, s’est agenouillée et a fondu en larmes", raconte, en écarquillant les yeux, la propriétaire de l’hôtel.

Aujourd’hui, la fameuse pièce du rez-de-chaussée est occupée, hélas. À défaut, Rabiâ nous propose de monter au premier pour visiter celle de Jack Kerouac, le célébrissime auteur de Sur la route, considéré comme le roman phare de la Beat Generation.

Un lit, une armoire en osier, une douche rudimentaire : la chambre est propre mais n’a rien d’exceptionnel, sauf peut-être la belle vue sur la baie de Tanger.
 
"Tanger est une ville charmante, fraîche, délicieuse, pleine de merveilleux restaurants continentaux comme El Paname et l’Escargot, avec une cuisine qui vous fait venir l’eau à la bouche", écrit Kerouac dans Grand voyage en Europe

Trois paragraphes plus tard, la ville perd soudain tout son intérêt : "Et pourtant Tanger parfois était intolérablement morne ; aucune vibration", se lamente-t-il, oubliant déjà les gâteaux dégoulinants de haschisch et de kif, de miel et d’épices, mastiqués lentement, noyés dans du thé brûlant, puis "les longues promenades prophétiques" avec Burroughs qui s’ensuivaient.

Oubliant aussi son poétique élan de pitié pour les damnés de l’Occident : "Le ferry boat de Tanger à Algésiras était très triste parce que s’il était illuminé si gaiement c’est pour accomplir la terrible tâche de se rendre sur l’autre rive."
 
"L’auteur de Sur la route, qui est peut-être l’épopée la plus connue au monde, était un piètre voyageur, paradoxalement. À Tanger, il cherchait des endroits pour déguster des breuvages et des gourmandises américaines", raille Oliver Harris.
 

Burroughs, naufragé à Tanger

Nous quittons le quartier espagnol pour nous enfoncer dans le petit Socco. L’universitaire s’arrête devant le Café central : "C’est ici que s’échouait Burroughs. Il préférait cette ambiance décadente, ce repère de gens louches, qui n’ont rien à perdre, à l’atmosphère guindée et intellectuelle du Café de Paris."

Harris veut nous montrer autre chose que le café Hafa ou l’hôtel Rembrandt, ces lieux emblématiques, maintes fois ressassés par les artisans du "mythe de Tanger."

Dans la médina, rue des Kwas, le professeur cherche des yeux l’immeuble n°1. "C’est ici que Burroughs va vivre pendant une année, en 1954. Durant cette période, il ne connaît pas grand monde, se sent très seul."

Comble de l’exaspération, ses tentatives pour se lier d’amitié avec l’éminent Paul Bowles restent lettre morte. L’auteur d’Un thé au Sahara "lui trouve une allure inquiétante et refuse de s’acoquiner avec lui", explique Harris.

Plus tard, Bowles regrettera d’avoir dédaigné son voisin. "Allons à la Rue Bab El Âssa (porte de bastonnade, ndlr), je vais vous montrer à quel point leurs maisons étaient proches, tellement proches que Burroughs disait qu’il pouvait cracher sur la terrasse de Bowles." 

Perdus, nous demandons aux commerçants s’ils connaissent la maison de l’écrivain américain. "Celui qui enseignait l’arabe ? Oui, il habitait là-haut", s’exclame un marchand.

À Tanger, les habitants semblent tout ignorer de la Beat Generation. Peut-être parce que les écrivains de ce mouvement ne se sont jamais réellement intéressés aux Tangérois…

"C’est vrai que la vie locale leur importait peu. Ce ne sont pas des naturalistes. Vous risquez de ne pas reconnaître Tanger dans Le Festin nu”, regrette Harris.

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