S'embrasser en Tunisie: Entre l'atteinte aux bonnes moeurs et la peur de la famille

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S'embrasser en Tunisie: Entre l'atteinte aux bonnes moeurs et la peur de la famille | flickr/sarahrosenau
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Ils déambulent en amoureux sur la corniche du Lac. Amine et Khadija (les prénoms ont été changés) sont venus du quartier de la Manouba, de l'autre côté de Tunis, pour "se sentir tranquille". Comme de nombreux jeunes couples, ils habitent chez leurs parents. Impossible de s'embrasser à la maison, impossible de s'embrasser en public: ils se cachent.

Pour un baiser volé, les jeunes Tunisiens doivent se déplacer. El Menzah, Ennasr, Gammarth, La Marsa: ils privilégient la chic banlieue nord.

"Je pense que légalement on n'a pas le droit de le faire, c’est pour ça qu’on se cache", explique Marwen tenant sa petite amie par la main. Venus de Mohamed V, ils veulent éviter que "les gens [les] reconnaissent et puissent parler de [leur] vie".

Plus loin, un autre couple se plaint. "C'est honteux pour eux", affirme la jeune femme. "Qu'ils aillent chez eux le faire, les policiers ont le droit de les interpeller".

Mais vérification faite, aucun d'entre eux ne sait ce que la loi a réellement en réserve. "Ce que je veux savoir, c'est si j'ai le droit d'embrasser légalement", s'insurge Senda. A 32 ans, l'habitante de Mourouj exprime les doutes de toute une population face à une loi qu'ils ne comprennent pas. Et pour cause.

"Traquenard pour emmerder quelqu'un"

Si la loi tunisienne n'interdit pas explicitement les baisers, les articles 226 et 226 bis du Code pénal sont assez vague pour permettre la répression. Est ainsi puni de "six mois d'emprisonnement" quiconque se sera rendu "coupable d'outrage public à la pudeur" ou aura porté "publiquement atteinte aux bonnes moeurs ou à la morale publique".

Pour des précisions, prière de repasser plus tard.

"Si on veut l'appliquer, on peut", résume Me Hamadi Maalaoui.

Les condamnations à de la prison ferme restent en revanche très rare pour les couples qui s'embrassent en public. "Il y a eu quelques cas d'emprisonnement en cas de récidive", se souvient Me Ghazi Mrabet.

Avocat pénal présent sur tous les fronts, Me Mrabet qualifie la loi de "traquenard utilisé pour emmerder quelqu'un", la comparant volontiers au décret-loi 52 relatif aux stupéfiants.

Pour Me Ramzy Jebabli, la peine peut également dépendre du niveau social du couple. "Des étudiants en médecine obtiendront un sursis quand des chômeurs seront condamnés".

Incapable de définir "les bonnes moeurs", la loi laisse l'appréciation à la police, au procureur et au juge. Et s'il n'y a pas de témoin, la seule preuve, c'est le procès verbal. "La décision revient aux flics", regrette Ghazi Mrabet.

Ca dépend du policier, et "ça dépend du bisou"

Au commissariat de la rue de Palestine, ils n'ont interpellé qu'un couple en cinq ans. "L'homme était en état d'ébriété et il avait partiellement dévêtu sa compagne", raconte l'agent. Ils s'en sont tirés avec un avertissement.

Mais au commissariat du parc du Belvédère, lieu de prédilection de nombreux couples, le discours change.

"C'est interdit", affirme le chef de station, tandis qu'un autre ajoute que "ça dépend du bisou". Il y aurait donc petit bisou et gros bisou. Les policiers assument pleinement la loi arbitraire.

"La loi, c'est nous", explique le chef de station en agitant les mains. Tout dépend de la situation: le lieu, la manière de s'embrasser, "l'intention d'aller plus loin" (sic).

Pendant le ramadan, ils sont moins tolérants "parce que les gens peuvent rompre leur jeûne en les voyant s'embrasser".

Les policiers vont jusqu'à se présenter en sauveurs: "Imaginez un couple qui s'embrasse dans une voiture. Un terroriste peut le prendre pour une offense et faire exploser la voiture. Donc en intervenant, on les protège. C'est pour leur sécurité" (sic).

Au final, les conséquences judiciaires sont minimes. "Les affaires s'arrangent avec la police, avec le procureur, ou avec le juge", explique l'avocat Ramzy Jebabli. Lorsque des policiers ont contrôlé Marwen et sa petite amie, il leur a donné 20 dinars et ils sont partis.

Mais le pouvoir de la police dérange, car si le parquet donne rarement suite aux affaires, les rencontres entre les jeunes et les policiers sont risquées. La plupart des cas qui finissent au tribunal rapportent des circonstances aggravées (insultes, ébriété,...)

"Les policiers se sont moqués de moi en disant: 'tu aimes bien les bouches d'hommes, tu passes la journée avec une langue dans la bouche' ", raconte Senda. Pour finalement lui dire "rentre chez toi".

"Le problème, c'est que si on répond, ils peuvent faire pire que ça".

Avant de la laisser partir, les policiers ont appelé ses parents et leur ont tout raconté. Si la prison peut faire peur, l'angoisse du secret révélé aux parents est souvent plus forte.

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"La famille est la cellule de base de la société" (article 7 de la Constitution tunisienne)

Si Marwen a payé les policiers, c'était parce qu'il "ne voulait pas qu’on alerte les parents" de sa petite amie.

"Les flics abusent de leur pouvoir, ils peuvent alerter les familles juste pour embêter les gens", se plaint le jeune homme.

Une fois de plus, les policiers assument. "Quand on les arrête, on peut exercer une pression en appelant les parents, comme ça les parents peuvent les frapper pour les éduquer", nous dit-on au commissariat du Belvédère.

Senda était majeure quand la police a appelé ses parents. Une pratique pourtant interdite par la loi.

Face à une loi donnant toutes les libertés aux instances sécuritaires et judiciaires, les couples tunisiens n'ont pas d'autre issue que de faire profil bas.

Tout ça pour un baiser.

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