Médias et terrorisme: La difficile équation

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MEDIA TERRORISM
SCREENS OF TERROR
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"Le terrorisme existe essentiellement grâce aux médias", déclarait en août dernier le colonel retraité Mokhtar Ben Nasr sur les ondes de radio Mosaïque FM. "Le terrorisme n'a pas de sens sans les médias", selon ses termes. La presse doit-elle faire un black out total sur ce qui se passe pour éviter de répandre ce climat de terreur?

Les évènements survenus ce week-end à Jendouba, et les opérations anti-terroristes à Raoued et Borj Louzir, ont relancé le débat sur le traitement médiatique et la lutte contre le terrorisme.

Rendre compte du terrorisme n'est pas un soutien au terrorisme

Selon le sociologue français Raymond Aron, "le terroriste ne veut pas que beaucoup de gens meurent, il veut que beaucoup de gens écoutent". Les médias seraient en ce sens un des outils utilisés par les "terroristes" grâce auquel ils espèrent avoir un grand impact.

Comment alors informer sans servir le terrorisme? Faut-il imposer une restriction pour les médias sous prétexte de lutter contre le terrorisme? Certains tendent à le penser, mais ce serait contraire autant au principe de liberté de la presse et des médias qu'au droit du citoyen d'être informé.

Pour l'assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, "le terrorisme ne doit pas affecter la liberté d’expression et d’information dans les médias en tant qu’un des fondements essentiels de toute société démocratique. Cette liberté comprend le droit du public à être informé des questions d’intérêt général, notamment des actes et des menaces terroristes, et des réponses qui y sont données par l’Etat et les organisations internationales."

Mais pour certains observateurs et représentants de forces de sécurité, en se faisant l'écho des actes terroristes, les médias "répandent un climat de terreur", objectif atteint pour les "terroristes". La presse doit-elle alors faire un black out total sur ce qui se passe pour éviter de répandre ce "climat de terreur"? Pas sûr.

Aujourd'hui, les médias n'ont plus le monopole de l'information. La problématique ne touche donc pas uniquement '"l'information", mais le traitement médiatique. D'après le chercheur à l'IRIS, François Bernard Huyghe, "le terroriste tente de retourner les médias de l’adversaire contre lui (..) pour exercer une contrainte, pour recruter de futurs disciples." Là encore, il reviendrait au journaliste de faire attention dans le traitement de ces sujets.

Affaire Samir El Wafi

Au lendemain de l'opération anti-terroriste à Raoued, Samir El Wafi invite dans son émission "Pour celui qui ose seulement" (لمن يجرؤ فقط) sur la chaîne Ettounsiya, le père de Kamel Gadhgadhi, présumé meurtrier de Chokri Belaïd, ainsi qu'un prédicateur salafiste, Khamis Mejri. Le premier a considéré son fils, mort dans l'opération sécuritaire de Raoued, comme "une victime" et "un martyr", le second a qualifié Oussema Ben Laden de héros.

Largement critiqué par ses confrères, le présentateur a été convoqué par la Haute Autorité Indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA) et s'est engagé à ce qu'il n'y ait pas de rediffusion du numéro en question. Dans un communiqué, l'instance a énuméré deux infractions: non respect des dispositions de la convention internationale des droits civils et politiques, et particulièrement l'article 6 relatif au droit à la vie, et non respect de la pluralité des avis et des positions.

Dans un communiqué rendu public le 10 février, le Syndicat national des Journalistes Tunisiens (SNJT), " rappelle aux confrères qu'il n'y a pas de neutralité avec le terrorisme et les terroristes, ennemis de la Tunisie, de la liberté et de la démocratie", et " appelle à être prudent dans le traitement du dossier terroriste". Le communiqué du SNJT note que "les abus commis par Samir El Wafi lors de son émission, au cours de laquelle il a cherché à présenter les terroristes comme des victimes, ont contribué à orienter l'émission pour justifier le terrorisme, offensant profondément les familles de martyrs et le peuple tunisien."

En plus de la corporation, l'émission a fait réagir le syndicat des forces de sûreté. "C'était une émission orientée, cherchant à avoir la sympathie de personnes en particulier", déclare Imed Belhaj Khalifa, secrétaire général du syndicat sur Mosaïque FM. Le syndicaliste refuse même qu'on remette en cause le mode opératoire des forces de sécurité, s'indignant du contenu de l'émission.

Face à la grande polémique et la vague d'indignation, Samir El Wafi a admis "des erreurs" et a présenté des excuses à "toutes les familles des martyrs" et "agents de sécurité". "L'erreur est humaine", dit le présentateur. "La liberté est nouvelle, le terrorisme est nouveau", se justifie-t-il, expliquant qu'il a voulu "avoir tous les points de vue" sur le plateau.

Comment informer sans servir le terrorisme?

L'équation est difficile pour les médias. Intervenant sur Nesma TV dimanche 16 février, le chargé des affaires juridiques au sein de l'Union nationale des syndicats des forces de sécurité intérieure, Sahbi Jouini, a estimé que mise à part "les spécialistes" avec lesquels la police collabore, "les autres doivent se taire et (nous) laisser travailler".

Un discours agressif qui fait craindre des dérives sécuritaires au nom de la lutte contre le terrorisme, ou pousser indirectement les médias à pratiquer l'auto-censure.

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