Ici, les cafés sont toujours pleins. Les joueurs de rami peuvent y rester une journée entière pour aligner huit ou dix manches. "Ils arrivent le matin, rentrent déjeuner à midi, puis reviennent jusqu’au soir", décrit un habitant. Et puis il y a les joueurs de chkobba. Il y a ceux qui vont boire de l’alcool à l’oasis asséchée, ceux qui vont fumer de l’herbe dans les champs d’oliviers, ceux qui vont prier à la mosquée. L’un n’empêche pas toujours l’autre.

Et puis, il y a les scouts.

Village fameux pour sa consommation de drogue douce, Lalla est logé dans la délégation gafsienne d’El Ksar. L’INS y annonce un taux de chômage avoisinant les 25%. Dans la réalité, le chiffre grimpe et les activités non-déclarées prospèrent. Le jour de l’Aïd, Sabeur a gagné 50 dinars en brûlant les têtes de moutons au chalumeau. Un beau pactole de débrouillard. Dans ce tableau, on s’attendrait presque à tout, sauf à des scouts.

"C’est une enfance vide"

Le village compte pourtant 45 inscrits. Lors de certaines activités, jusqu’à 900 enfants et jeunes viennent participer. "Pour un enfant, la vie à Lalla est misérable, c’est une enfance vide", soupire Saïd, qui est entré chez les scouts à 9 ans. Aujourd’hui chef de groupe des "Ain Sultan", il déplore les "études classiques" de l’école qui ne proposent plus d’activités, et la bibliothèque mal-équipée. Pour se faire plaisir, les enfants doivent finalement choisir entre le club de foot et le publinet.

"Le scoutisme les fait sortir du quotidien", explique Saïd. Assis à la terrasse d’un café, il tire sur sa cigarette en regardant les dessins qui ornent le long muret d’en face. Sur 600 mètres, couleurs et formes peinturlurées ont changé l’horizon des amateurs de café et de cartes qui hantent les trois salons de thé adjacents. L'été 2013, les scouts ont nettoyé, raclé, lissé, avant de laisser la place aux artistes de deux associations, Al Hayat ain Soltan et Kabsa Nouvelle. Les scouts doués sont allés jusqu’à leur prêter main forte au dessin. "Certains ont des talents fous, mais nulle part où les exprimer", regrette Saïd.

De toutes les activités (culturelles, sportives, camping), les scouts lallais préfèrent celles qui modifient leur environnement, parce que, ici, "l’environnement est dur". Pour financer tout ça, il faut cravacher. La fédération des scouts tunisiens ne donne pas un sou, réservant ses fonds aux camps nationaux ou régionaux. Alors les groupes de Lalla essayent de s’autofinancer, ou cherchent des sponsors.

Pour certaines activités, on demande quelques dinars aux familles des scouts. Mais ceux qui ne peuvent rien donner ne sont pas exclus, signale le jeune chef de groupe. "On inclut toutes les classes sociales, sinon ça ne sert à rien".

Les scouts y trouvent leur compte. Pendant que Firas, 10 ans et futur footballeur, préfère les activités sportives, Aymen, 16 ans et Mariem, 10 ans, aiment les excursions et le camping. Tout comme Shaima. A 15 ans, elle qui adore les sorties a d'ailleurs pour ambition de travailler dans le tourisme. Les scouts permettent aux jeunes de découvrir leurs envies pour plus tard, "quand on sera grand".

Jassem, qui favorise les activités scientifiques, veut absolument faire médecine. A côté, Ilyes, 16 ans, préfère les activités d'animation et a pour ambition d' "ouvrir un groupe de danse". Tout un programme. Quant à Firas, il veut être pilote d'avion. Bon, là, les scouts n'y sont pour rien.

Le scoutisme tunisien entre universalisme et particularité culturelle

Devoir envers Dieu, devoir envers soi-même, devoir envers autrui. Cette triple maxime emblématique des scouts pointe à la fois un caractère civil de citoyenneté et une tendance religieuse mondialement assumée.

La version tunisienne cherche à suivre "la méthode scout mondiale" tout en restant cohérent avec "le réel tunisien". Entre deux chaises, à l’image des débats autour de la nouvelle Constitution. "Le scoutisme tunisien est tout de même soumis aux contraintes sociales et religieuses", conçoit Saïd.

"On essaye d’améliorer leurs capacités sociales, corporelles, mentales et spirituelles". Les scouts sont de tradition religieuse et monothéiste. "On accepte tout le monde, quelle que soit sa religion". Et tant qu'il y a religion?

Lors d’un camp international au Danemark qui avait rassemblé 35,000 scouts, les participants tunisiens s’étaient mêlés aux autres nationalités. Chacun faisait ce qu’il voulait, dans son coin, pour accomplir son devoir envers Dieu. Comme dans les campings autour de Lalla. "On essaye toujours de donner un bon enseignement de l’islam", précise tout de même Saïd.

Au camping, on s'applique par conséquent à rester dans les normes religieuses. Bon nombre d’activités sont mixtes, mais les campements sont séparés. Quelques jeunes profitent cependant des excursions loin du cadre familial pour tenter des câlins derrière les buissons. Saïd admet que "les ados font des gestes comme ça", mais précise que le scoutisme essaye aussi de "les mettre dans le bon chemin".

A Lalla, le scoutisme libère les enfants du cadre habituel pour créer un nouveau cadre et y intégrer le plus de gens possible. Cet été, un groupe s’est installé pour un camping de trois jours à l’oasis, face au bar El Sultan (lequel a fermé depuis), où s’installaient les fêtards du samedi soir. Pendant trois jours et contre toute attente, les buveurs se sont joints au camp pour participer. Des salafistes ont rappliqué… et ont participé également.

"Pendant trois jours, on a donné une nouvelle définition du savoir-vivre avec autrui. Ca a donné un peu d’espoir aux citoyens de Lalla". Saïd veut juste une génération d’individus solides. Les autres générations suivront automatiquement.

A Lalla, la révolution n’a pas changé grand-chose. Alors les jeunes y travaillent à un changement de longue haleine. L’individu est en construction. Une seule génération suffit.

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  • On gratte, on lisse et on peint pour préparer le mur

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  • Les dessins commencent

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  • Et le travail avance

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