Le caricaturiste Jean Plantureux, plus connu sous le pseudonyme de Plantu, ainsi que d’autres dessinateurs du Maghreb et d’ailleurs étaient présents aujourd'hui à la Foire internationale du livre de Tunis pour discuter de questions comme "Où en est la liberté d’expression au Maghreb et en Afrique?", ou "Quel rôle les dessinateurs de presse ont-ils à jouer dans cette donne politique?".

Cette rencontre appelée "Dessine-moi la paix en Méditerranée" a été organisée par l’Institut Français de Tunisie et Cartooning for Peace.

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Photo: institutfrancais-tunisie.com


Le HuffPost Maghreb a rencontré Plantu pour l’occasion. Sur la terrasse d’un hôtel du centre-ville, autour d’un thé vert aux pignons (il "adore ça"), le dessinateur est revenu sur son travail, à la fois admiré et contesté, sur son engagement pour la liberté d’expression, et sur la situation en Tunisie.

HuffPost Maghreb: Quelle est la raison de votre venue ici, en Tunisie ?

Le but est d’avoir un aperçu de la liberté de pensée dans tout le Maghreb, de voir comment les dessinateurs arrivent à s’exprimer, quels sont les interdits, etc. Nous aussi en France on a des interdits et des tabous. On n’est surtout pas là pour donner des leçons de démocratie, on est là pour apprendre, pour écouter, pour échanger… Il est possible par exemple qu’on ait un jour des contacts avec des dessinateurs proches d’Ennahdha, et même si je ne partage pas leurs idées, j’aurais très envie de discuter avec eux pour apprendre.

On essaye de créer des ponts entre les cultures, entre les religions, entre les régions, de croiser les opinions.
Comme disait Voltaire: "Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire."

Que pensez-vous de la situation politique en Tunisie, vous qui vous intéressez beaucoup à la politique dans vos dessins?

J’adore venir en Tunisie. C’est ici que j’ai rencontré Yasser Arafat pour la première fois, il y a 20 ans.
Il y a encore deux mois, j’étais assez pessimiste sur la situation politique. Et là, on dirait (je ne suis pas spécialiste) qu’il y a un tel rejet des islamistes que la Tunisie est peut-être le premier pays de la planète qui, après avoir été gouverné par des islamistes, verra ces mêmes islamistes rendre les clés du pouvoir à d’autres. Je dis bien peut-être… Et ce serait un bouleversement colossal!

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Photo: Twitter/@A_13_A


Depuis le 14 janvier 2011, la Tunisie a aussi connu une véritable révolution en ce qui concerne la caricature. Qu'en pensez-vous?

La caricature sous Ben Ali ça existait, mais pas de manière frontale, caustique, dérangeante. C’était beaucoup plus feutré. Il n’y avait évidemment pas de dessins de Ben Ali. Désormais tout le monde y passe, c’est irréversible, et c’est ça qui est sympathique. Willis from Tunis, elle, a par exemple commencé son boulot de dessinatrice dès le 14 janvier 2011.

C’est justement quand les choses vont "mal" que la caricature…

… A du sens, oui.

C’est quoi une caricature efficace pour vous?

Là où le débat est coincé, le dessin le décoince. Avec un bon dessin, les gens disent des choses qu’ils n’auraient pas dites si ce dessin n’avait pas existé. C’est ça la magie du dessin. C’est pour cela que beaucoup ont peur des images… La caricature suggère et contourne les interdits.

Justement, beaucoup de vos caricatures ont fait polémique, notamment celles dans lesquelles vous évoquez l’islam. On pense par exemple au dessin sur le travail dominical, publié dans Le Monde du 1er octobre 2013. Pourquoi avoir comparé la CGT à l’islam?

Quand un dessinateur de gauche fait des dessins qui critiquent la gauche, c’est le tollé général. C’est pourquoi j’étais content de ce dessin, parce que j’y évoquais justement l’intolérance, aussi bien syndicale qu’islamiste.

En Afghanistan, des petites filles n’ont pas le droit d’aller à l’école, et c’est de l’intolérance. Il y a aussi des jeunes en France qui n’ont pas le droit de travailler le dimanche. Mais au nom de quoi? C’est leur liberté.

Moi je sers à ça, à créer le débat.

Dans une époque où les gens ont tellement peur de sortir du bois, de dire ce qu’ils pensent vraiment, je demande juste qu’on me laisse exprimer mon opinion.

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Photo: Facebook/Plantu


Mais est-ce qu’on peut vraiment rire de tout avec n’importe qui?

Non. Il faut sentir les choses, savoir à qui on s’adresse. Le nouveau problème c’est qu’avec internet, un dessin peut se retrouver 3 minutes après à Beyrouth, 4 minutes après à Alexandrie, en Chine, à Bogota… Bien sûr, je fais attention à la portée de mes dessins.

Le 2 septembre 2013, vous avez adressé une lettre au Président tunisien Moncef Marzouki, appelant à la libération de Jabeur Mejri (arrêté le 5 mars 2012 après avoir publié des caricatures de Mahomet sur Facebook). Avez-vous entrepris d’autres actions depuis?

J’ai écris ma lettre à M. Marzouki et je n’ai pas eu de réponse. Mais au moins, la lettre a été diffusée (ndlr, dans les médias et sur les réseaux sociaux), et j’ai donc fait une partie du boulot.

C’est en fait le travail de Cartooning for Peace: quand un dessinateur ou un grapheur a des ennuis, on n’a pas les clés pour le libérer de prison, mais on a un bon moyen pour le faire savoir.

A travers Cartooning for Peace, on veut critiquer, énerver, mais on ne veut pas humilier. On ne veut pas humilier les croyants par exemple.

Aujourd’hui, ceux-ci sont beaucoup plus connectés, et du coup ce qui pouvait être une blague peut vite devenir un enfer.

Comme pour les caricatures de Mahomet?

Exactement. Il y a eu plusieurs morts au Pakistan à cause de ça.

J’étais surpris de voir à quel point des gens qui se faisaient passer pour moyenâgeux savaient en fait très bien utiliser Internet… Une poignée d’intégristes (qui ne représente pas du tout le monde musulman) a réussi à manipuler les foules et a fait croire que les Danois méprisaient les musulmans, ce qui est faux.

Avec Cartooning for Peace, on s’en prend aux fondamentalistes des trois religions. D’ailleurs, je vous ai apporté un dessin…

Je n'ai reçu aucun courrier contre ce dessin. C’est passé.

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Photo: Plantu


Un message à tous ces caricaturistes emprisonnés ou qui ont du mal à exercer leur profession?

La liberté de pensée est tellement irréversible que pour ceux qui enferment les créateurs, la partie est perdue d’avance. La liberté de pensée est toujours la plus forte.

Je vais vous raconter une histoire.

A Medellin (Colombie), une colombe sculptée par le peintre Fernando Botero avait été explosée par un attentat. Le maire de la ville a voulu la remplacer par une neuve, mais Botero refusa et préféra installer une nouvelle sculpture de cette même colombe juste à côté de celle qui avait été détruite. Depuis, pas d’attentat. Parce qu’ils avaient compris que s’ils détruisaient celle-là, il y en aurait encore une autre.

Au final, l’Art est plus fort que l’intolérance.


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