La Tunisie face au terrorisme: Le prix du déni des autorités

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GARDE NATIONALE TUNISIE
Garde nationale TN
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Six membres de la Garde nationale ont été tués mardi 23 octobre suite à des affrontements avec des terroristes présumés dans la délégation de Sidi Ali Ben Aoun, dans la région de Sidi Bouzid. Le même jour, un policier a été tué à Menzel Bourguiba.

Signe de la frustration et de colère grandissantes des Tunisiens, les familles des gardes nationaux ont refusé la présence de représentants du gouvernement aux funérailles de leurs enfants, prévues jeudi. Quelques jours auparavant, des dizaines de membres des forces de l'ordre avaient chassé le président Moncef Marzouki, le chef du gouvernement Ali Larayedh et le président de l'Assemblée constituante Mustapha Ben Jaâfar de la cérémonie funéraire en hommage à deux gardes nationaux tués dans une attaque à Gbollat, près de Béja.

En effet, la grogne enfle contre des autorités accusées d'avoir trop longtemps fermé les yeux sur les appels à la violence et d'avoir nié la prolifération de combattants armés.

Le déni

Tout au long de l'année 2012, les découvertes de caches d’armes se multiplient dans plusieurs endroits du pays. Les rumeurs de l’existence de camps d’entraînement de terroristes commencent à fleurir mais les autorités nient ces dernières. En mai 2012, Khaled Tarrouch, ancien porte-parole du ministère de l’Intérieur, affirme sur Shems Fm que “mis à part les sportifs, personne ne s’entraîne dans les forêts”.

“Celui qui dit le contraire, qu’il nous en apporte la preuve”, avait dit M. Tarrouch, en assurant que “la situation était sous contrôle”.

Les attaques attribuées à des salafistes augmentent, mais le gouvernement se veut rassurant. Sur le plateau de la télévision nationale TTN 2, le ministre des Droits de l’Homme et de la Justice transitionnelle, Samir Dilou affirme qu'"avant les élections, l’épouvantail était le mouvement Ennahdha. Après les élections, c’est devenu les salafistes".

"C’est une tentative de pousser le gouvernement vers une guerre contre les salafistes. Mais ça ne se passera pas comme ça. La loi sera appliquée de la même manière pour tout le monde", poursuit-il.

La minimisation du phénomène djihadiste

Pendant plusieurs mois, les autorités tunisiennes ont réduit l’ampleur du phénomène. Dans une interview accordée à l'hebdomadaire français l’Express le 27 juin 2012, Moncef Marzouki avoue avoir été “surpris par la virulence des salafistes”, un phénomène qu’il a “sous-estimé” mais qu’il continue de minimiser:

“Il s'agit à mes yeux d'un phénomène bruyant, nocif pour l'image de marque de la Tunisie et dissuasif pour les touristes, dont nous avons grandement besoin, mais finalement peu dangereux pour la société car elle le rejette massivement”. affirme-t-il

Quelques mois plus tard, sur la chaîne américaine CNN, M. Marzouki estime que le nombre des “ salafistes djihadistes ne dépasse pas les 3.000”. “Juste 3.000”, insiste-t-il.

En octobre 2012, l'hebdomadaire français Marianne évoque à nouveau l’existence de camps d’entraînement. “Dans le Nord et le Sud du pays, des groupes islamistes s'entraînent à la guerre sainte, pour partir combattre en Syrie ou au Mali. Et demain, en Tunisie?“ s’interroge le journaliste algérien Malik Aït-Aouida. “La Tunisie abrite des camps d'entraînement djihadistes. Deux, au moins, sont connus : l'un dans le Nord, dans la région de Tabarka, et l'autre dans le Sud, aux confins des trois frontières communes à la Tunisie, à la Libye et à l'Algérie, non loin de l'oasis libyenne de Ghadamès.”

Selon un haut responsable de la police tunisienne, cité par Marianne, "les combattants formés à la guérilla dans les camps sont disséminés dans tout le pays, prêts à en découdre lorsque le djihad sera déclaré en Tunisie si l'instauration de l'Etat islamique ne se fait pas par la voie légale". "Ils pourraient alors récupérer les stocks d'armes sur lesquels le pays du jasmin fait semblant de dormir", met en garde l'hebdomadaire.

Mais si le journaliste cite une source sécuritaire pour appuyer ce qu’il avance, le ministère de l’Intérieur, dirigé par Ali Larayedh à l’époque, dément dans un communiqué ces informations et assure que “les forces de sécurité intérieures, en collaboration avec l’armée nationale, veillent avec une grande vigilance à la protection des frontières et à la lutte contre les dangers qui peuvent menacer la sécurité et la stabilité du pays”. Intervenant dans une émission télévisée, Larayedh affirme qu' "il n'y a pas de camps d'entraînements" en Tunisie.

Les forces de sécurité dépassées

Le 6 février, l’homme politique Chokri Belaïd est tué par balles devant son domicile. Les autorités affirment que les suspects appartiennent à un “groupe radical”. Affrontements meurtriers pas loin des villes, mines qui explosent au mont Chaâmbi... Les autorités ne peuvent plus nier l’existence d’éléments dangereux sur le territoire tunisien. Au moment d’annoncer sa démission, le 25 juin 2013, le général Rachid Ammar déclare sur le plateau de la chaîne Ettounissiya que des camps d’entraînement de djihadistes existent bel et bien en Tunisie. Trop tard. Le 25 juillet, nouvel assassinat politique: le député Mohamed Brahmi est abattu, lui aussi devant chez lui. Ansar Al Charia est pointé du doigt par les autorités qui les qualifient d'"organisation terroriste". Trois jours plus tard, huit soldats sont égorgés au Chaâmbi.

Rachid Ammar, 25 juin 2013

L’année 2013 semble être l’année du passage à l’action pour les groupes armés. En face, l’institution sécuritaire semble dépassée. Armée et police évoquent le manque de moyens logistiques pour lutter contre les groupes armés. L’opposition accuse le gouvernement de ne pas avoir agi à temps et d’avoir laissé ces groupes se développer. Accusation qui est parfois même proférée par des employés des forces de l’ordre.