SYRIE - Intervenir ou ne pas intervenir? Telle est la question que se posent hommes politiques, militaires et experts partout dans le monde depuis le 21 août, date de l'usage supposé d'armes chimiques contre la population syrienne par Bachar el-Assad.

Si pour les présidents américains et français, la question n'en est plus une, ils sont bien les seuls à être si catégoriques. La classe politique dans ces deux pays, et ailleurs, est clairement divisée sur la question.

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Et il ne serait pas juste de réduire ces oppositions à des positions partisanes. Car certes, l'usage des armes chimiques, s'il est avéré, serait un "crime contre l'humanité". Certes, cette guerre civile débutée début 2011 a fait plus de 110.000 morts. Mais il convient de se méfier d'un remède qui pourrait s'avérer pire que le mal. Car la Syrie a une histoire, une politique et une situation stratégique bien particulière dans le Moyen-Orient.

Alors que le monde a les yeux rivés sur les décisions américaines et françaises, reste à savoir pourquoi la question syrienne fait autant débat. Le HuffPost vous propose de faire le point sur les raisons d'intervenir en Syrie... et celles de ne surtout pas s'immiscer dans ce conflit.

LES RAISONS D'ALLER EN SYRIE
  • L'usage d'armes chimiques, "un crime contre l'humanité"

Si les preuves ne proviennent pas encore de l'ONU, les Etats-Unis et la France sont catégoriques: des armes chimiques ont été utilisées en Syrie, et l'auteur n'est autre que Damas. Si l'on peut douter de cette version des faits (voir plus bas), il n'empêche: s'il était confirmé que Bachar el-Assad avait bien utilisé des armes chimiques contre son propre peuple, la sanction internationale serait logique.

Le Secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-Moon a d'ailleurs déclaré vendredi 23 août qu'un tel usage serait un "crime contre l'humanité". Un argument souvent évoqué par les partisans d'une intervention, qui citent aussi la convention sur l'interdiction des armes chimiques (dont la Syrie n'est pas signataire).

Les partisans d'une intervention voudraient donc "punir" Damas pour dissuader Bachar el-Assad de réutiliser des armes chimiques.

  • Obama et la ligne rouge: ne pas perdre la face

Mais pourquoi se décider maintenant alors que le conflit en Syrie aurait déjà occasionné plus de 110.000 morts, selon une ONG locale?

La réponse tient en deux mots : "ligne rouge". En 2012, et à de nombreuses reprises, l'administration américaine avait mis en garde Bachar el-Assad: "Le recours à des armes chimiques est et serait totalement inacceptable."

Après ce genre de déclaration, difficile pour Barack Obama d'affirmer que la ligne rouge a finalement été franchie sans pour autant agir en conséquence.

Alors, quand les premiers indices montraient que Damas avait utilisé "à échelle réduite contre l'opposition" du gaz toxique, en juin dernier, les Etats-Unis avaient commencé à armer les rebelles.

Mais avec l'usage plus massif d'armes chimiques, et touchant des populations civiles, Barack Obama ne pouvait se permettre de ne pas agir, ne serait-ce que pour ne pas perdre la face et ne pas donner un signal de faiblesse aux ennemis des Etats-Unis. C'est d'ailleurs ainsi qu'il a justifié sa volonté d'intervenir pour convaincre les parlementaires américains, mercredi 4 septembre: "Notre inaction donnerait [à l'Iran] certainement la possibilité au mieux de se tromper sur nos intentions, quand ce ne serait pas de les mettre à l'épreuve", tout en citant aussi la Corée du Nord et le Hezbollah.

  • Des intérêts économiques et des faux semblants

Enfin, qu'en est-il de la justification économique d'une éventuelle intervention en Syrie? Souvent évoquée par des conspirationnistes, sur des forums, dans les commentaires des sites d'informations, qu'en est-il réellement?

Le Monde rappelle que la production syrienne de pétrole montait à plus de 600.000 barils par jour au milieu des années 90 (ce qui n'est pas énorme: le Qatar, plus petit producteur de l'Opep, produit environ 1 million de barils par jour). Depuis le début de la guerre, elle serait tombée à seulement quelques dizaines de milliers de barils, la guerre n'aidant pas à développer un commerce florissant. La Syrie est aussi un terrain économique prometteur car vu sa situation géographique, elle pourrait devenir un point de passage intéressant pour les hydrocarbures.

Pour autant, la guerre des ressources "est un élément secondaire" dans ce conflit, estime Karim Émile Bitar, directeur de recherche à l'IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques), contacté par Le HuffPost. "Les ressources sont relativement limitées. Quant à l'idée que le Qatar voudrait faire tomber le régime pour faire passer son pétrole, "les deux pays avaient de bonnes relations avant la guerre civile, si le Qatar aurait voulu cela, il l'aurait fait depuis longtemps", affirme-t-il.

Les pays occidentaux "ne sont pas en train de déclencher une guerre: malgré 110.000 morts, ils avancent à reculons", estime Karim Émile Bitar.


LES RAISONS DE NE PAS Y ALLER


  • Dans l'attente des preuves de l'ONU

Si les gouvernements français et américains semblent sûrs de leurs preuves, de nombreuses voix s'élèvent contre les preuves apportées par leurs services de renseignement respectifs et demandent qu'aucune décision ne soit prise avant que l'ONU avance des preuves incontestables d'un usage d'armes chimiques par le pouvoir syrien.

Le militant anti-guerre Noam Chomsky a par exemple affirmé au Huffington Post américain qu'une "agression sans le soutien de l'ONU serait un crime de guerre".

  • Irak, Libye... ces précédents qui ont mal tourné

Et même si d'aventure l'ONU avançait ses preuves, cela ne veut pas dire qu'une intervention serait une bonne chose, ni pour les pays à l'origine de celle-ci, ni pour la Syrie.

"En Irak, avant l'invasion de 2003, il n'y avait aucune présence d'Al-Qaïda. Le désordre a profité aux terroristes", explique Karim Émile Bitar.

En effet, quand on voit le bilan des dernières grandes opérations, à savoir l'Irak et la Libye (il est trop tôt pour tirer des leçons du conflit malien), difficile d'évoquer un bilan véritablement positif. Pas une semaine ne passe sans qu'un attentat ne secoue Bagdad. La Libye, elle, vit une période particulièrement instable, avec une montée en puissance des islamistes... et d'Al-Qaïda, ici aussi.

  • L'armée syrienne est plus forte qu'on ne le croit

Il ne faut pas s'imaginer qu'une intervention en Syrie se passerait comme les récentes guerres au Mali ou en Libye, ou les forces ennemis ont été mises en déroutes par les moyens technologiques supérieurs des forces occidentales.

Car la Syrie possède théoriquement l'une des armées les plus importantes du monde arabe, derrière la Jordanie. 178.000 hommes, 4950 chars, 365 appareils de combats aériens, plusieurs milliers de missiles sol-air... un arsenal qui a de quoi inquiéter.

Il faut bien sûr nuancer ces chiffres. La Syrie est en proie à une guerre civile depuis plus de deux ans, et une bonne partie de la puissante armée syrienne n'est plus aujourd'hui prête à entrer en guerre. Pour autant, même diminuée, l'armée syrienne risque de donner du fil à retorde à une éventuelle intervention militaire.

  • Une attaque pour pas grand chose?

Surtout, même si les Etats-Unis et la France se risquaient à frapper la Syrie, il n'est pas dit que cette attaque ait un effet positif. "Les frappes envisagées n'ont pas pour objectif de changer le rapport de force. Elles représentent simplement la volonté de faire respecter les règles internationales concernant les armes chimiques", précise Karim Bitar. En fait, il ne faudrait d'ailleurs surtout pas que le rapport de force soit changé, au risque d'entraîner une réaction en chaîne de la part des pays frontaliers (voir plus bas).

Surtout, ces frappes, si elles ciblent effectivement les dépôts d'armes chimiques, ne sont pas sans risques. Ainsi, les journalistes du Telegraph estiment que l'attaque de dépôts d'armes chimiques représente "un risque de fuites dangereuses". Slate précise que si le gaz sarin se disperse facilement en théorie, il n'en est pas de même du gaz moutarde, aussi détenu par le régime d'Assad.

"Nous mettons en garde les autorités américaines et leurs alliés contre toute frappe sur des sites chimiques et les territoires avoisinants", a d'ailleurs déclaré la Russie vendredi 6 septembre, estimant que cela constituerait un "tournant dangereux" dans la crise syrienne. "Il y aurait une menace de rejets de substances hautement toxiques, avec des conséquences pour la population civile et l'environnement", poursuit le ministère russe.

  • Le pays est divisé et les rebelles peu structurés

Si en 2012, les rebelles semblaient prendre l'avantage dans le conflit syrien, ces derniers mois ont vu le régime d'Assad reprendre plusieurs zones stratégiques. Aujourd'hui, la Syrie est divisée. Pour schématiser, les territoires habités sont partagés entre le régime syrien à l'ouest, les rebelles au bord de l'Euphrate et les zones kurdes au nord du pays. (pour bien comprendre, consultez ces deux cartes de la BBC et de FTVi).

De plus, l'opposition rebelle n'est pas unie. "Les islamistes radicaux restent minoritaires en nombre, mais sont à la pointe dans certains combats décisifs", explique Karim Émile Bitar. "Il y a des milliers de radicaux en Syrie proches de l'idéologie d'Al-Qaïda, et il n'y a pas de planification pour le jour d'après en cas de chute du régime", précise-t-il.

  • Les lignes rouges de la Russie et de l'Iran

La Syrie n'est pas aussi isolée que la Libye ou l'Irak. Pour l'instant, ni la Russie, ni l'Iran, les deux plus puissants alliés de Bachar el-Assad, ne semblent décidés à lâcher prise.

Comme le rappelle Courrier International, la Russie a de nombreux intérêts en Syrie: maintenir son influence dans le monde arabe, assurer l'avenir de son site militaire (le seul hors de la Russie), mais aussi des intérêts économiques. La vente d'armement à Damas représentait 700 millions de dollars en 2010. Aussi, la Russie travaille actuellement à la construction d'une raffinerie de gaz sur le territoire syrien.

Pour l'Iran, la donne est encore plus compliquée (voir plus bas). Mais on peut notamment citer le fait que la Syrie participe à la guerre d'influence religieuse que se livrent les pays du Moyen-Orient. Bachar el-Assad fait partie d'une secte chiite, les alaouites. Ainsi, Damas est de facto dans le même "camp" religieux que Téhéran, où le pouvoir est de confession chiite.

Pas très clair? Au Moyen-Orient, deux visions de l'Islam (un peu comme les orthodoxes et les catholiques) s'affrontent: d'un côté, les chiites (menés notamment par l'Iran), de l'autre, les sunnites (dont la majorité des Etats religieux se revendiquent, tel l'Arabie Saoudite et le Qatar, farouches opposants au régime syrien). "Ces puissances, dont la rivalité est historique, se livrent une guerre par procuration en Syrie aujourd'hui. Les pays sunnites redoutent la constitution d'un croissant chiite, de l'Iran jusqu'à la Méditerranée avec le Hezbollah libanais, auquel la Syrie de Bachar Al-Assad offre une continuité", précise ainsi David Rigoulet-Roze, chercheur à l'Institut français d'analyse stratégique interrogé par Le Monde.

  • Liban, Iran, Israël: la poudrière du Moyen-Orient

Pour finir, et c'est ici la raison qui préoccupe le monde entier, la Syrie est considérée comme une véritable poudrière prête à faire exploser la région.

C'est d'ailleurs pour cette raison que les Etats-Unis et la France souhaitent ne réaliser qu'une attaque "limitée". "Les frappes n'ont pas pour objectif de faire changer le rapport de force, mais de simplement montrer la volonté de faire respecter le droit international", précise Karim Émile Bitar.

Car si le régime est déstabilisé par les frappes occidentales et si les rebelles prennent un avantage sur Assad, les conséquences pourraient être énormes, analyse le directeur de recherche à l'Iris:

"Il y a un risque de dérapage en un conflit régional. En cas de déstabilisation du régime par des frappes, le Hezbollah libanais pourrait répliquer depuis le territoire syrien avec des roquettes. En réponse, Israël pourrait saisir l'occasion pour répliquer sur le Hezbollah... ou sur l'Iran. Il ne faut pas oublier que l'ultimatum de Benjamin Netanyahou arrive à expiration. Il y a un vrai risque, car toute la région se polarise sur la Syrie depuis deux ans."

Vous n'avez pas tout compris? On reprend. D'un côté, la Syrie, l'Iran et le Hezbollah libanais (parti politique chiite financé par l'Iran) sont de puissants alliés, tous chiites. De l'autre, il y a notamment l'Arabie saoudite et le Qatar, puissances sunnites (l'autre branche de l'Islam, rappelez-vous).

Si les premières manifestations syriennes ont commencé comme les autres révolutions arabes, "très vite, on a assisté à une guerre par procuration entre puissances régionales", rappelle Karim Émile Bitar. D'un côté, les puissances sunnites souhaitent que les Etats-Unis frappent la Syrie pour que les rebelles (sunnites eux-aussi) profitent d'un meilleur rapport de force.

De l'autre, le Hezbollah et l'Iran veulent à tout prix conserver Assad au pouvoir. Ainsi, depuis quelques jours, le Hezbollah aurait commencé à mobiliser ses combattants, précise France24.

A cela, on peut rajouter l'ultimatum lancé par Israël à l'Iran devant l'ONU en 2012, où Benjamin Netanyahu affirmait que si l'Iran n'abandonnait pas son programme nucléaire d'ici l'été prochain, une attaque pouvait être envisagée.

Avec tous ces arguments, on comprend mieux les intenses débats qui secouent le monde depuis deux semaines...