Weld El 15 est abattu. Condamné à un an et neuf mois de prison ferme par contumace le 2 septembre dernier, il ne croit plus à une justice en Tunisie. “Je ne retournerai pas devant la justice, pas cette justice-là”. La musique, c’est sa vie, “Je ferai de la musique jusqu’au dernier souffle, je ne capitulerai jamais, quel que soit le prix à payer”. Le prix risque d’être fort, mais il se dit prêt à “se sacrifier” si cela peut faire avancer les choses dans ce pays “qu’il aime”. Aujourd’hui en cavale, joint par téléphone, il nous raconte son arrestation à Hammamet, son rapport avec la police, et son désespoir face aux décisions judiciaires.

L’arrestation à Hammamet

A sa sortie de prison le 2 juillet dernier, Alaa Yakoubi, alias Weld El 15, ne retrouve pas une vie d’artiste ordinaire. “On m’annonce un concert et ensuite on me dit que c’est annulé”, raconte-il. Dans la rue, les policiers l’ont à l’œil.

“Depuis ma sortie de prison, les policiers n’ont pas arrêté de me provoquer. Ils m’insultent dans la rue, ils m’agressent, ils n’ont pas voulu me délivrer une carte d’identité, ils m’ont même fait passer une analyse toxicologique pour me coincer, mais j’étais clean! Ils ont tout fait pour me remettre derrière les barreaux. Tout cela je ne voulais pas le dire avant car je n'aime pas faire la victime”.

Finalement, c’est sur scène, à la fin d’un concert, que le rappeur sera arrêté. “Ils (les policiers, ndlr) étaient là au début du spectacle pour assurer la sécurité, mais ils ont quitté les lieux au milieu du concert et sont revenus avec des renforts à la fin.” C’était le 22 août dernier, lors d’un concert au Festival international de Hammamet. “Ils sont venus nous arrêter sans mandat. Des policiers cagoulés nous ont encerclés. Ils criaient “l’objectif est devant nous!”, J’ai halluciné! J’ai dit à Klay: “dis, ils parlent de nous là où il y a un terroriste qui a fui le Chaâmbi?”"

Les artistes encore sur scène ont décidé d’aller dans les loges “pour éviter les problèmes car le public était encore présent”. “Ils nous ont rejoints dans les loges, emmenés au poste, et nous ont tabassés tout au long du trajet”. Relâché dans la soirée, Weld El 15 est transféré à l’hôpital. Le médecin lui délivre un certificat de repos de 7 jours, mais le rappeur ne portera pas plainte. “À qui je vais porter plainte? À la police?”, ironise-t-il.

Une semaine plus tard, c’est lui qui est condamné, avec un autre rappeur, Klay BBJ. Un an pour outrage à des fonctionnaires, six mois pour calomnie et 3 mois pour atteinte aux bonnes mœurs. Weld El 15 n’en revient pas. “Dites-moi, a-t-on fait une révolution pour se faire arrêter lors d’un concert?”. Alaa est amer. “En une semaine, on condamne à de la prison ferme, jamais cela n’est arrivé! Un mandat d’arrestation émis un dimanche, du jamais vu!”.

“Boulicia Kleb”

“Boulicia Kleb”, serait-ce, encore une fois, la chanson qui le renvoie derrière les barreaux? Il ne le sait pas. Il avait évité de la chanter en entier. “Le public voulait l’écouter, j’ai seulement chanté un extrait pour lui faire plaisir en précisant que tous les policiers ne sont pas pareils, que la chanson visait quelques personnes”. Pour Weld El 15, même s’il n’avait pas chanté “Boulicia Kleb”, les policiers l’auraient quand même arrêté ce jour-là.

“Boulicia kleb”, une chanson pour laquelle Weld El 15 a été condamné à une peine de deux ans de prison ferme commuée à 6 mois avec sursis en appel. Elle n’a jamais été chantée en public. Juste diffusée sur YouTube. Il l’a écrite quand il était en prison, condamné à un an de prison ferme pour consommation de cannabis. Insultante envers la police, elle “traduit le sentiment de tous ceux qui ont souffert des pratiques policières” dit Weld El 15.

“Allez dans n’importe quel quartier, et on vous racontera ce que la police nous fait subir. Ils nous ont tabassés, humiliés, tués et personne ne les a jugés, personne ne leur a dit leurs 4 vérités. Je leur ai parlé avec leur langage.” explique-t-il.

Weld El 15 assure n’avoir pas de problème avec “l’uniforme” mais plutôt “ce qu’on en fait”. D’ailleurs, à sa sortie de prison, il s’était engagé pour un policier incarcéré qu’il a rencontré quand il était détenu. Aujourd’hui encore, il pense à lui, “il vit vraiment une injustice. Là je ne peux pas faire grand-chose pour lui, mais il faut que les médias en parlent”, soutient-t-il.

La musique… en cavale

Une vie en cavale, ce n’est pas facile. Weld El 15 fait attention à tout ce qui l’entoure, mais ne lâche pas sa passion: le rap. “Je ferai de la musique jusqu’au dernier souffle, je ne capitulerai jamais, quel que soit le prix à payer.” dit-il. “Je ne veux pas faire la victime, je veux faire de la musique”. Alaa n’est pas prêt à ce qu’on lui “arrache” sa liberté, “encore une fois”. “C’est la pire des choses!”. Fatigué psychologiquement, Weld El 15 essaie de garder le cap. “Je ne suis pas démoralisé”, balance-t-il au milieu de la discussion. Mais ses mots le trahissent rapidement. “La justice n’existe pas. Je n’ai aucun espoir cette fois-ci. Ce n’est pas un État de droit, c’est la jungle! Le droit? Je ne le vois qu’à la télévision ou dans les discours”. Révolté, il se dit préparé au pire.

“On m’a volé ma jeunesse. Je préfère mourir et rester une “marque de déshonneur” pour ces gens-là que de retourner en prison”. Et d’ajouter: “Si ma mort peut servir à résoudre quelque chose en Tunisie, je suis prêt à me sacrifier. Ce pays, je l’aime”.

Même si ce que traverse Weld El 15 peut s'apparenter à de l’acharnement, pour lui, le problème est plus profond. “Ce qui m’arrive aujourd’hui peut arriver à n’importe qui demain, pour une chanson, un article ou un graffiti, c’est pour cela qu’il ne faut pas lâcher. Le pays avance à reculons”. Et lui, il ne lâche pas, malgré tout. En cavale, Weld El 15 prépare une nouvelle chanson.

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